CHAPITRE DIXIÈME. igS
Grâce aux bons Chozières, le diner était meilleur que de coutume; ce jour-là fut une fête. Madeleine seule ne mangea point. Nous quittâmes ma tante avec regrets, puis elle repartit pour Fontaine et je restai seule... seule! Je n'avais pas une amie! je ne pouvais demander à personne un avis ou une consolation. J'étais seule! J'ai certainement, à cette époque, fait des choses imprudentes, ou du moins que Ton eût qualifiées de ce nom dans un âge plus avancé ; mais il est impossible à quatorze ans d'avoir une prudence parfaite. La Providence protégea ma faiblesse et mon ignorance; mon abandon la touchait, aucun conseil sur la terre ne pouvait m'être donné par les hommes, elle me fit son enfant. Je crois avoir déjà dit que M. et madame de Bellecise étaient en arrestation chez eux. Leur gardien ne laissait entrer personne. Il en était de même de madame de Souligné, dont le mari était en prison, et périt peu après. Excepté ces deux Ëunilles, je ne connaissais plus personne.
A mon retour de la prison, je retrouvai, pour me reposer des fatigues du jour, les mêmes discussions et les mêmes visages. Le citoyen Forêt, assis au coin de mon feu, ne quittait son fauteuil que pour sa femme qui tenait les dés de la conversation, parlant haut, disant les exécutions, les hauts faitâ de son fils le municipal, et la parure de sa fillâtre (sa bru). Le vieux Forêt s'était approprié les Heures de ma tante , dont les gros caractères lui permettaient de se passer de lunettes; j'en étais contrariée, mais je n'osais les
reprendre. Il passait une partie de la journée à en lire
les prières, ce qui me donna le courage de faire tous les soirs une prière pour la paix. Avant qu'ils se fussent retirés, ma voix en prononçait les mots avec une ferveur qui partait de mon âme; cet homme, joignant les mains, y prenait part de tout son cœur, et même sa méchante femme priait aussi.
Quand je relis cette prière (i), je comprends que Dieu a protégé son enfant. Pour le temps oîi nous étions , c'était une témérité qui eût pu me faire monter sur réchafaud, et ce qui aurait été bien plus fâcheux pour moi, aggraver le sort malheureux de ma tante; c'était donc plus qu'une imprudence. Le vieux Forêt, qui écoutait si pieusement cette prière, allait même jusqu'à la demander, heureux de prier Dieu encore! Né pour être bon, il eût été honnête homme sans la faiblesse de son caractère; il craignait son fils, mais bien plus sa propre moitié. La citoyenne Forêt, comme il l'appelait respectueusement, le tyrannisait. Le bonhomme se courbait et obéissait. Un jour, comme je l'ai déjà dit, elle le tourmenta au point de le faire consentir à voir une exécution. Lui qui avait peur de tout me répétait souvent tout bas : a J^en ai eu la fièvre trois jours et trois nuits ; longtemps après je n'ai pu fermer Pœil à cause de toutes ces têtes qui me poursuivaient. Comment peut-on aimer ce spectacle! Mais je n'ose le dire à mon fils; il trouve tout cela superbe, et ma femme en est folle. »
(i) Dans les Heures de Nouilles; elles appartenaient à ma tante^ je les possède encore.