‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 101 sur 241 · CHAPITRE DIXIÈME. I · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME. I

Je continuai mes visites à la prison, jusqu^à ce que la fatigue, la mauvaise nourriture et l'agitation de mon esprit m'ayant fait tomber malade, je fus obligée de les suspendre. Je n'avais d'autre mal que de manquer des forces nécessaires pour vivre et marcher. Je passai huit jours couchée, dans un épuisement complet. Ma tante, fort inquiète, pria le médecin de la prison de venir me voir; il vint, il me parut doux et compatissant. Sa bienveillance a sans doute été récompensée par Celui qui compte les soupirs du pauvre et les bienfaits modestes qui adoucissent ses maux. Il m'ordonna du repos et quelques fortifiants, puis il retourna tranquilliser ma tante.

Ce fut pendant cette courte maladie que le vieux Forêt reçut une visite de son fils le municipal. Les rideaux de mon lit étaient presque entièrement fermés ; cependant, j'aperçus son bonnet rouge, et rien ne m'empêcha d'entendre ses discours, dignes de son bonnet de sang. « Mon père, si tu n'étais pas un bon républicain, disait-il d'une voix brève et sèche, si je te soupçonnais d'être un aristocrate, je te dénoncerais et te ferais guillotiner demain. — Ah ! mon fils ! mon fils! c'est pourtant bien dur! mon fils, c'est trop dur! — Comment, dur? Apprends qu'un vrai républicain n'a ni père ni famille; il ne connaît que la république, il n'aime que la république ; il lui sacrifie tout le reste, et plutôt aujourd'hui que demain. » Le père Forêt tremblait encore le soir, et je doute que ces visites-là lui fussent très-agréables.

C'est aussi pendant cette indisposition que je reçus

un billet de mon frère cadet ; j'ignore comment il me parvint. Il m'apprenait que, reconnu et dénoncé, il avait traversé le Rhône à la nage, et qu'il allait chercher à se réfugier en Suisse. Quelle nouvelle source de larmes! Heureuse de pouvoir les répandre sans témoin, Je bénis le ciel de mes souffrances, et ce fut derrière mes rideaux que j'osai pleurer.

Dès que je pus me soutenir, je m'acheminai vers la prison, et comme je m'avançais pour passer le pont volant, une sentinelle m'arrête. « Au corps de garde! me crie-t-elle. — Et pourquoi donc? — Tu n'as pas de cocarde (i). » Je Pavais oubliée, j'étais presque en bonnet de nuit, et cette cocarde fixée à demeure à mon chapeau m'épargnait la peine de penser à elle. Je lui racontai mon histoire, j'étais convalescente... Il se laissa toucher et me permit de passer, à condition que j*en achèterais une chez le premier marchand qui se trouverait sur ma route. J'arrivai sans autre accident aux Recluses, et traversai heureusement la porte et le premier guichet; mais parvenue à la grille, j'y trouvai un nouvel ordre : on ne laissait entrer qu'une seule personne de demi-heure en demi-heure; le guichetier m'était inconnu , et la file était longue ; il y en avait pour toute une journée. J'étais trop faible pour attendre debout, et, fort attristée de ce contre-temps, j'entrai dans un corps de garde intérieur, qui se trouvait à côté de la grille; je m'y assis, espérant qu'un caprice de la

(i) Toutes les femmes devaient porter la cocarde ou ne passaient pas.

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