CHAPITRE DIXIÈME. 20I
qui s'y passait. Après s'être envoyé quelques silencieux bonjours, les prisonnières étaient reconduites chez elles. Cette horrible contrainte cessa en partie, lorsqu'elles eurent toutes la liberté de sortir de leurs chambres. On peut se figurer aisément tous les désagréments qu'amène une étroite réclusion , mais on n'en connaît le poids que quand on y a été soumis soi-même. Madame Milanès avait conservé une égalité d'humeur, une gaieté d'esprit qui la rendaient d'un commerce trèsprécieux dans ces temps d'affliction. Sa figure ouverte et pleine de sérénité faisait du bien aux yeux et aux cœurs. Malgré les peines cuisantes qui déchiraient son âme, elle sut répandre autour d'elle les plus douces consolations. En allégeant les douleurs de ses compagnes, en cherchant à leur inspirer du courage, elle en trouvait pour elle-même. Son mari fut exécuté, ses enfants restèrent seuls et sans appui dans le monde. Sa force n'en fut point ébranlée, parce qu'elle la puisait en Dieu.
S'il n'était pas donné à tous d'avoir une physionomie aussi gracieuse que la sienne, je dois dire que tous avaient la même résignation ; je n'ai jamais entendu ni plaintes ni murmures. Les figures étaient calmes et tranquilles; point de larmes, point de désespoir; il n'y avait plus de place dans les âmes que pour ce repos qui précède la mort ; on l'attendait. Chaque jour était sans lendemain pour beaucoup d'entre eux. Une si grande attente ne laissait aucune place aux petites pensées. A tout instant on voyait emmener un prisonnier, et l'on pensait : je vais bientôt le suivre. On
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Pembrassait, on le bénissait, chacun lui inspirait du courage ; puis on se disait adieu : le plus souvent c'était pour toujours. Les portes se refermaient derrière lui, et ses amis écoutaient encore le son de sa voix , le bruit mourant de ses pas, qui peut-être pour la dernière fois avaient retenti à leurs oreilles.
A cette simple demande : a Comment vous portezvous ? » on entendait souvent répondre : « Fort bien , en attendant la promenade aux Brotteaux ou les honneurs de la guillotine. » On ne cherchait ni à faire une phrase ni à montrer son courage; tous parlaient paisiblement de cette fin inévitable. Quelques jeunes gens, pour se distraire, avaient adopté le style républicain, et tutoyaient tout le monde. Je n^ai jamais su leur répondre. Depuis que je parlais ainsi aux guichetiers et autres gens de cette espèce, je ne pouvais tutoyer personne.
Ce fut alors que Ton fit changer de logement à toutes ces dames; elles furent distribuées dans une grande chambre et deux cabinels. Cet appartement n'avait qu'une seule issue ; un poêle se trouvait dans la pièce la plus vaste, oti chacune d'elles venait à son tour faire réchauffer son café de la veille. On y voyait jusqu'à des fioles de verre, qui, enveloppées de papier et placées entre les petits pots dont la plaque du poêle était couverte, participaient à la chaleur du reste sans prendre de place. La nécessité fit naître Tindustrie.
Ma tante, que son embonpoint empêchait de se baisser avec facilité, s'était arrangée avec une pauvre paysanne, prisonnière aussi, qui faisait son lit chaque