‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 106 sur 241 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Une audience de Marino, membre de la commission temporaire. — Ma tante passe de la prison des Recluses à celle de Saint-Joseph. — Exécution de trente-deux citoyens de Moulins. — La vie à la prison de Saint-Joseph. — Terreurs continuelles. — Caractère ferme et résigné de ma tante. — «Les prisonniers sont transférés à Thôtel de ville.

En quittant la prison, en voyant cette grille se fermer derrière moi, Je soupirais profondément; ce n'était pas Tadîeu de chaque soir : ma tante avait exigé que je ne revinsse plus sans permission. « Cherche à en obtenir une , me dit-elle ; car le danger que tu cours me fait mourir, et j*aime mieux me priver du bonheur de te voir, que de supporter d'aussi terribles scènes. Dieu te soutiendra, prends courage. » Hélas! j'avais grand besoin de ce courage qu'elle cherchait à m'inspirer. Comment et quand aurais-je cette permission ? me serait-il permis de la revoir encore ?

Le lendemain, je me rendis à la commission temporaire qui était établie dans la maison Imbert, située dans une rue voisine de la place des Terreaux. Depuis longtemps, je ne m'étais approchée de cette partie de la ville; la terreur s'y montrait à nu. La guillotine, qui avait été en permanence sur la place de Bellecourt, était maintenant dans toute son activité sur celle des Terreaux, jalouse apparemment d'en posséder aussi le spectacle. Dès la place de Saint- Pierre, je vis le

ruisseau rougi par le sang des victimes ; je le franchis en frémissant, pénétrée d'un profond respect, tressaillant d'un saint effroi. J'aurais voulu me mettre à genoux. Mon Dieu ! le sang de ma tante!... il devait y couler aussi!... Je passai près de Téchafaud, dont la solidité semblait annoncer qu'on lui demanderait de longs services, et bientôt je me trouvai dans Tantichambre de cette fameuse commission, oti beaucoup de personnes étaient comme moi , pour y attendre que Marino vînt à y passer ; car il n'était pas permis d'entrer dans les bureaux sans y être appelé.

On perdait un temps considérable dans cette antichambre ; souvent même on en était chassé sans avoir pu parler à ceux auxquels on avarit affaire. Le citoyen concierge, qui s'y trouvait, tâchait ordinairement de vous éconduire; mais on tenait bon, la foule s'accroissait; voyant qu'il ne réussissait point à l'éclaircir, l'ennui le prenait ; il allait chercher Marino pour l'en charger. Il faut convenir qu'il s'en acquittait à merveille.

Pendant trois jours , je m'y rendis à six heures du soir, à l'ouverture des bureaux, et j'y restai jusqu'à dix, sans avoir pu parler à Marino : c'était lui qui donnait les permissions, mais jamais il ne traversait la chambre oti nous étions; sans doute il avait une entrée particulière. L'attendre là n'était qu'un leurre; que leur faisaient notre temps, nos larmes, nos déchirements ! Lorsque je demandais à lui parler : a Attends, attends donc ; il va venir. »

Pendant mon séjour dans cette antichambre, j'y

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