CHAPITRE ONZIÈME. 2l
tristes heures. C'était une affaire, une espérance précieuse à celle qui rêvait la liberté comme à celle qui, du bord 4e la tombe, veillait au salut de Torpheline qu'elfe allait quitter.
Qui ne comprendra les alarpies de son cœur maternel I Je nMmaginais point alois qu'il pût exister des dangers pour moi. Je ne remarquais pas que le nombre des jeunes personnes qui venaient aux Recluses avait beaucoup diminué. Chaque mère, inquiète de voir sa fille exposée aux regards et aux mauvais traitements des gens du pouvoir, l'avait éloignée bien vite. Je ne voyais plus Rose Milanès, mon amie, à la porte de la prison; ma tante, livrée aux mêmes craintes que ces dames, voulut faire aussi comme elles, mais elle oubliait que toutes ces mères alarmées étaient de la ville, et qu'elles y possédaient mille ressources qui n'existaient pas pour l'étrangère. Si mon absence fût devenue nécessaire à son repos, je me serais abstenue de la voir ; mais j'aurais du moins veillé à son bien-être autant qu'il m'eût été permis d'y contribuer. N'était-ce pas la vie de mon cœur? aurais-je pu exister loin d'elle? En souffrant près d'elle, il me semblait souffrir avec elle et pour elle. Ces longues heures d'attente à la porte avaient leur douceur. Un même soin y rassemblait ces femmes et ces enfants que j'y voyais chaque jour. Nous souffrions pour la même cause ; une égale infortune formait de nous comme une seule famille. Les hommes étant tous cachés ou en fuite, les femmes seules paraissaient, ou des enfants, porteurs de secrets importants qu'ils ne trahirent jamais. Protégés par
2l6 UNE FAMILLK NOBLE SOUS LA TERREUR.
leur sainte innocence, ils déjouèrent souvent les projets astucieux des méchants. Cest qu^il y a une âme d^homme dans l'enfant, et lorsque le malheur l'exige de lui , elle s'y réveille.
C'est pendant la détention de ma tante aux Recluses que trente-deux personnes de Moulins furent amenées à Lyon pour y périr. J'ai toujours regretté de n'avoir pas cherché à pénétrer jusqu'à elles. La vue d'un enfant de leur pays leur eût été douce. Qui sait ce qu'elles auraient pu me confier? J'eus le désir de tâcher de les voir, mais je n'y cédai point, ne connaissant personne à la prison de Roanne, où elles furent renfermées, et j'étais le seul bien resté à ma tante. Je ne pouvais donc, par une démarche indiscrète, risquer de la priver des soins qui lui appartenaient, et de son faible mais unique appui.
Le jour de leur exécution, la citoyenne Foret vint, comme de coutume, m'entrctenir de ce spectacle qu'elle continuait à aimer passionnément ; elle ne tarissait pas sur la bonne mine de mes infortunés concitoyens. La haine des jacobins de Moulins, qui les avaient fournis à la commission temporaire, était trop impatiente pour les laisser languir dans les caves de l'hôtel de ville. Ils parurent donc dans toute leur force et leur santé. MM. Tourret frappèrent surtout par leur beauté, et se distinguèrent par leur courage, ou plutôt ils en eurent tous, à l'exception d'un seul. On entendit M. Tourret l'aîné lui en exprimer son mécontentement en descendant les marches de l'hôtel de ville. Ils allaient à la mort ! Tant de choses doivent alors