‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 111 sur 241 · CHAPITRE ONZIEME. 2\J · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME. 2\J

traverser le cœur de Thomme, que le corps j:>eut fléchir sans que Tâme participe à sa faiblesse. J^appris plus tard quHls avaient anéanti une grande quantité d^assignats, en les jetant dans un brasier. Quelques prisonniers en sauvèrent une partie à leur profit.

Je voulus cacher cette nouvelle à ma tante, mais je Ten trouvai instruite; elle me demanda même de lui procurer leurs noms ; nous n^en savions que quelques-uns, et, pour satisfaire ce désir, je n*eus d'autre moyen que d'envoyer, à l'entrée de la nuit, arracher une des listes afiichées au coin de la rue, que je lui portai le lendemain. Cette liste était composée des plus honnêtes gens de notre province... Ma tante, en pleurant sur eux, pleura sur elle-même! Je ne vis aux Recluses qu'une seule personne de Moulins, citait M. Ripoud le banquier. Il y resta peu; ma tante obtint d'aller le voir chez le geôlier, où il dînait , et je l'y accompagnai. Ceux qui avaient de quoi payer cher ce mauvaiè dîner recherchaient avec empressement la

faveur de venir s'asseoir à cette table étroite, longue et sale, parce qu'alors ils sortaient de leurs chambres et se flattaient que, dans le cours du repas, Fillon (i) (c'est, je crois, le nom du geôlier) laisserait échapper quelques mots sur les événements du jour, dont ils pourraient tirer des lumières pour eux-mêmes. 11 est dans le génie de l'homme de vouloir connaître; le vague de l'incertitude rompt et use les forces de son

(i) On fit venir de Paris les geôliers des principales prisons de Lyon, pour isoler davantage les prisonniers.

2l8 UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.

âme, tandis qu'elle les retrouve toutes pour supporter ou vaincre les maux qu'elle aperçoit. Pour M. Ripoud, la lutte ne fut pas longue, il périt bientôt (i).

Quel temps ! La ville offrait partout Timage de la destruction; on démolissait dans tous les quartiers. Cest ainsi que Ton occupait une classe dangereuse, toujours prête à se révolter dès qu'elle a faim. Les belles façades de Bellecourt disparaissaient sous tant de mains actives. On démolissait aussi dans les rues adjacentes; force était de passer sur la place. Avec quel battement de cœur je m'approchais de la chaîne redoutable qui parfois la traversait dans toute sa longueur : c'était un double rang d'hommes, de femmes et d'enfants , qui , gagnant leur journée très-commodément, se passaient de main en main une pierre, une tuile, sans trop se hâter, car ils voulaient travailler demain. Je n'avais pas encore demandé la permission de passer, que déjà j'étais reconnue à ma corbeille. « Ah! ah! c'est une aristocrate, elle nourrit les traîtres, elle leur porte à manger. Travaille, travaille; cela vaut mieux que de nourrir des serpents. Allons, porte cela. » On me donnait aussi ma pierre à porter, heureuse quand ce n'était pas un lourd panier de terre, et que j'étais quitte en peu de temps de la tâche qu'ils m'imposaient et des plaisanteries grossières dont ils fatiguaient mes oreilles.

Cette place de Bellecourt ajoutait de tristes épisodes

(i) Il résista au bourreau^ et le mordit. Cest du moins le récit que Ton fît de sa mort.

Page 1