‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 112 sur 241 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

à ma vie journalière. J'ai déjà dit que je ne pouvais éviter de la traverser. Dans les premiers temps de l'arrestation de ma tante, la guillotine y était en permanence. Soit que Theure des exécutions ne fût point alors fixée d'une manière irrévocable; soit que, par des raisons secrètes, elle fût soumise à des changements , il m'arriva qu'ayant exprès retardé de sortir pour éviter cette heure funeste de midi, j'eus le malheur de m'y trouver justement pendant une exécution. Quelque danger qu'il y eût à montrer la moindre improbation, je me mis à fuir en détournant la tête, sans écouter les remontrances de Cantat. Mes pieds étaient des ailes. Cependant, ma course ne fut point assez rapide encore ; les cris de : Vive la république ! atteignirent sept fois mon oreille. Sept têtes tombèrent aux acclamations de cette foule insensée, qui, heureusement pour moi, était trop captivée par cette sanglante scène, pour remarquer ma fuite et mon épouvante ; sans cela , j'aurais sans doute été ramenée au pied de l'échafaud et contrainte à en être témoin malgré moi. Une autre fois, plus tard encore, je rencontrai des victimes qui , disait-on, devaient périr aux flambeaux, pour varier un spectacle que l'habitude rendait monotone. Enfin , la guillotine ayant été transportée sur la place des Terreaux , la fosse où ruisselait le sang des condamnés fut comblée ; mais la terre se refusant à receler le sang de l'innocent, il reparut pour crier vers le ciel. Cette place, vis-à-vis la rue Saint-Dominique, fut longtemps rouge ; un respect involontaire en éloignait le pied des passants.

Enfin, les portes de Saint-Joseph s'ouvrirent pour moi, et je trouvai ces dames renfermées au fond d'une grande cour, dans un corps de logis qui consistait en deux chambres fort vastes, isolées de tout autre bâtiment. Elles étaient sans fenêtres ; une petite grille au milieu de la porte livrait un étroit passage à Tair et au jour. Dans Tune de ces chambres, il y avait des lits pour les personnes en état de les payer; les autres furent entassées dans la seconde, sur de la paille. Ma tante, afin d'éviter le partage de sa couche, choisit un des trois lits de sangle de la chambre ; mais pour compenser l'avantage de coucher seules, les trois dames qui les avaient choisis eurent la plus mauvaise place : leurs lits furent mis sous une énorme cheminée que Ton boucha tant bien que mal avec de la paille, ce qui n'empêcha pas le froid et l'humidité de pénétrer jusqu'à elles. Les infirmités de ma tante s'en accrurent beaucoup, et depuis lors ses douleurs de rhumatisme se portèrent à la tête, où elle éprouva de grandes souffrances. Il y avait quinze lits dans cette chambre; point de feu pour en renouveler l'air. Les chaufferettes devinrent encore une fois l'unique ressource des prisonnières. Chaque soir, on les renfermait chez elles; chaque matin , on ouvrait leur porte, et elles pouvaient errer à leur gré dans la cour environnée de murs trèsélevés. La chambre de ces dames m'ofiFrait un spectacle que je n'ai vu 'que là : c'était un noir plafond, formé par d'innombrables toiles d'araignée. Ces ouvrières laborieuses avaient travaillé beaucoup d'années sans doute dans le silence et l'humidité de cette sombre

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