‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 113 sur 241 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

habitation, espèce de cachot malsain. Ajoutant chaque jour à leurs travaux héréditaires, il en était résulté une tente qui, s*abaissant à plus de la moitié de la chambre comme une voûte renversée, interceptait l'air et semblait un triste linceul prêt à nous ensevelir. On ne pouvait lever les yeux sans dégoût. La solidité de cette tente d'un nouveau genre attestait le nombre et la grosseur des ouvrières qui Phabitaient. Ces dames firent des représentations et sollicitèrent vainement le geôlier pour qu'il fît nettoyer leur chambre; il n'y consentit que lorsqu'elles offrirent d'en faire les frais. Aussitôt, quelques* criminels qu'elles payèrent fort cher vinrent déloger ces nombreuses compagnes , qu'on livra aux flammes au milieu de la cour, ainsi que leurs travaux centenaires.

Madame Milanès, toujours destinée à la même gène, «ut une chambre séparée à Saint-Joseph, comme elle en avait eu une aux Recluses, et avec les mêmes personnes. On les amenait deux fois par jour, suivant l'usage ; mais on les y laissait jouir plus longtemps de la promenade, de l'air et de la fontaine. Ah! c'est quand on est privé de tout, que l'on apprécie au juste la véritable valeur des choses, et que l'on reconnaît combien peu sont nécessaires à l'existence! On se rassemblait près de la fontaine. Cette eau claire , qui tombait dans un bassin, donnait de la vie à cette cour oti tout semblait mort ou devoir mourir : on aimait le bruit de ce simple filet d'eau fraîche et limpide ; il était à lui seul une consolation, un bienfait et un souvenir. Ces visites entre les prisonnières étaient d'une

grande douceur ; en se promenant, elles se communiquaient leurs espérances, leurs craintes, et les nouvelles qu'on leur faisait parvenir. Lorsqu'une étrangère pouvait être admise à voir une amie ou une connaissance, c'était encore dans la cour qu'elle était reçue. Son arrivée y répandait un mouvement subit; on se pressait autour d'elle pour apprendre quelque chose. Lors même que son ignorance ou sa prudence l'empêchait de satisfaire à tant de questions impatientes, sa vue était déjà un bonheur, une heureuse diversion à l'uniformité de la journée.

Quelquefois encore, des prisonnières y étaient amenées pour quelques heures, et la mort, une prompte mort succédait à ce peu d'heures. Une bonne religieuse fut de ce nombre. Je n*ai rien vu de si calme que cette femme. Dépourvue de toute espèce de ressources, n'ayant plus rien pour vivre, elle se rendit à la municipalité pour réclamer la pension qui lui était promise par la loi. « Mais as-tu fait le serment? — Non, répondit-elle. — Eh bien, tu n*y as pas de droit; fais le serment, et tu l'auras. — Je ne peux pas le faire. — Si tu ne le fais pas, on te mettra en prison. — Mettez-moi en prison. » Un de ces gens voulut lui tendre un piège, ou peut-être, touché de la tranquillité tout innocente de cette femme, chercha-t-il à lui indiquer un moyen de salut, en lui disant : « Écoute, fais semblant de faire le serment, je récrirai, tu ne diras rien, et tu seras sauvée. — Ma conscience me défend de me sauver par un mensonge, — Malheureuse! tu périras; on va te conduire à la mauvaise

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