CHAPITRE ONZIÈME
ment enjouée entraînait par sa gaieté tous ceux qui Tentouraient. Ces heures-là étaient les plus heureuses de sa journée. Sa table était abondante et recherchée. Donnant souvent de grands repas, elle rassemblait chez elle ce qu^il y avait de plus aimable à Moulins. Indépendante et jouissant d^une jolie fortune, rien n^avait contraint son penchant pour les délicatesses de la vie. Cétaitdonc une femme du monde, aimant le monde, ayant brillé dans le monde, et ainsi &ite par le monde. Si je m^arréte sur les détails d'une existence aussi superficielle, c^est pour admirer davantage ce qu'à son tour le malheur fit d'elle aussitôt qu'ayant déchiré les voiles brillants qui lui cachaient à elle-même la beauté de son âme, il la livra à toute la vigueur de cette âme fière et puissante. A peine touchée par Tinfortune, elle secoua cette luisante poussière qu'elle avait prise pour de l'or, et sortant de cette tombe, elle ressuscita grande et forte.
Dès que notre famille fut la proie de l'adversité , ma tante oublia tout ce qui n'était pas nous. Au*dessus de ce qui lui était personnel, jamais elle ne parut s'apercevoir des privations qu'elle éprouvait (i). Les dégoûts et la gêne d'une pareille captivité ne lui arrachèrent pas une seule plainte : tout lui était bien; ne désirant rien, ne trouvant rien d'incommode, elle se livrait à
(i) Je ne crois pas devoir d'excuses pour les répétitions qui peuvent m'échapper sur un pareil sujet. Ceux qui seraient tentés de s'en plaindre n'ont qu'à se mettre à ma place; qu'ils interrogent leur cœur : ils comprendront que ma vénération revienne souvent sur les louanges dues à cette femme forte.
son sort, tel que la Providence le lui envoyait. Je ne lui ai pas vu un seul moment d'inquiétude pour ellemême. Toutes ses sollicitudes étaient pour nous ; elle n'en éprouvait que pour mon père et pour ses enfants. Alarmée pour la sûreté du dépôt resté entre ses mains, elle ne songeait qu'aux moyens de le conserver. C'est sans doute pour éviter qu'on me vît et qu'on m'arrêtât moi-même, qu'elle m'avait défendu de rien demander pour elle, et qu'elle s*opposait formellement à toute démarche relative à sa personne. L'acharnement que Ton mettait à poursuivre mon père lui faisait redouter que je ne fusse atteinte par cette haine funeste. Elle voulait que je restasse ignorée. Pour elle, son sacrifice était fait.
Comment pouvoir se rendre compte des pensées, des sentiments d'une âme aussi généreuse? Comment chercher à peindre la sublime simplicité de son dévouement? Je m'arrête... l'âme seule peut comprendre Tâme ! le cœur seul entend la voix du cœur !
Les mots sont impuissants pour bien parler de cette paisible abnégation d'elle-même; ils le sont pour exprimer ce que je lui dois.
Chaque jour, à l'approche de l'obscurité, on renfermait ces dames, dont les deux chambres séparées par une épaisse muraille n'avaient aucune communication entre elles. Une fois sous les verrous, elles ne pouvaient ni se voir ni se comprendre. Le guichetier, après avoir compté si le nombre était complet, se retirait avec sécurité. En effet, qu'eussent-elles pu tenter pour leur délivrance? Une nuit, une de ces heureuses