CHAPITRE ONZIEME
nuits oïl le sommeil calme les douleurs de l'infortune,
parce qu'il en amène Poublî, ces dames furent tirées
de ce bienfaisant repos par un bruit affreux qui partait
de la chambre voisine. Des cris, des gémissements'^ .
des coups redoublés à la porte de cette chambre vinrent
rapidement porter Teffroi parmi elles. S'élançant à
Tétroite grille qui pouvait seule donner passage à leurs
regards, elles tâchèrent, malgré Tobscurité profonde,
de s^assurer si les bourreaux étaient là, si le massacre
avait commencé. Le plus grand repos régnait dans la
cour. Ses ténèbres et son silence contrastaient singu-
lièrement avec l'étrange rumeur qui frappait leurs
oreilles. Saisies de terreur à Tidée d'un danger présent ,
mais vague, mais inconnu, elles unirent leurs cris à
ceux de leurs compagnes; ces cris accroissant leur
propre terreur qui grandissait elle-même à leurs voix
retentissantes, leur état devint du délire, et tandis
que le bruit s'affaiblissait chez leurs compagnes , elles
parvinrent à se faire entendre du geôlier. Il arriva
enfin, croyant qu'on forçait la prison ; il ne trouva que
des femmes expirantes. Elles étouffaient : la vapeur
du charbon qui leur servait à chauffer un petit poêle
avait absorbé le peu d'air qui pénétrait chez elles.
Madame de Cléricault fut, je crois, la première qui
perdit connaissance. Ses compagnes la soutinrent l'une
après l'autre près de la petite grille, unique passage
permis à l'air. Privées bientôt elles-mêmes d'air et de
forces, leurs bras s'affaissèrent tour à tour, et leurs
voix défaillantes allaient s'éteindre avec leur vie, si le
secours n'était arrivé. On les transporta dans la cour,
OÙ elles revinrent toutes à elles. On comprend que le poêle ne fut plus chaufTé. Ma tante me parla le matin suivant de cette nuit d'épouvante. « Un peu d'air, un peu d'eau ont calmé nos alarmes; il faut bien peu à l'existence » , me dit-elle.
Je m'étais habituée à la vie de Saint-Joseph, mieux encore qu'aux Recluses; le chemin était plus long, mais j'étais assurée d'entrer, de voir et d'embrasser ma tante, et la fatigue s'oubliait. Nous nous promenions ensemble dans cette cour aride, mais vaste, dont l'étendue permettait des aparté pour causer plus intimement d'intérêts chers, sans craindre qu'une oreille indiscrète vînt saisir vos secrets. Nous écoutions ensemble tomber cette eau claire, dont le léger bruit et la pureté inspiraient du calme et réveillaient de tendres souvenirs; nous sentions, nous pensions à deux. Ne pouvant plus entendre avec elle autre chose de la terre et du monde, je rassemblais en quelque sorte toutes mes facultés aimantes pour mieux partager avec elle les faibles jouissances qu'il lui était permis de goûter encore. Que ces instants avaient de charmes! qu'ils étaient^ tristement doux! Matante, c'était mon unique pensée, c'était ma vie; je venais chaque jour espérant revenir le lendemain ; une esj>èce de confiance avait diminué mes craintes ; je n'imaginais point qu'un jour cessât d'être comme la veille... et je fus frappée par la foudre à ces mots : ti Elle n'est plus ici ; elle est à l'hôtel de ville (i). »
(i) L'hôtel de ville est un beau monument d'architecture. Le