CHAPITRE DOUZIÈME
contre cette porte qui déjà me séparait d^elle pour toujours. Ne puis-je la revoir encore? » Et cette porte, comme une barrière éternelle, ne se rouvrit plus! On m'en repoussa; j'étais dans Tantichambre du tribunal, on me poussa plus loin. Tout était fini.
Une grande partie de cette journée est effacée de mon souvenir. Une seule pensée existait en moi : je ne pouvais la revoir! que me faisait le reste?
Saint-Jean assista à la délivrance; il revint triste, je ne l'interrogeai point; il n'osa me nommer celles qui étaient libres. Tout me disait : elle mourra. Je restai dans un anéantissement complet.
Vers le soir, madame de Bellecise m'envoya dire de monter chez elle. Sa fille, madame Milanès, délivrée le matin, était venue la voir. Tout mon sang reflua vers mon cœur, a Non, non, je ne le puis; je ne veux pas la voir. Qu'a fait ma tante pour n'être pas libre aussi? » Et une immense amertume inonda mon âme... Tout à coup je vis près de moi la belle figure de madame de Bellecise : ses cheveux blancs, la paix, la sérénité répandue sur ses traits, toute une vie de vertus en faisaient un ange consolateur. Elle avait obtenu de son gardien la permission de descendre près de moi. Son regard affectueux était le premier qui vînt au-devant du mien ; elle me parla d'une manière si tendre, qu'elle vainquit ma résistance. Je la suivis, mais il m'en coûta beaucoup; et, dans la violence de ma douleur, je trouvai même qu'il y avait de l'injustice à m'y contraindre.
Cependant, c'était la bonté de madame Milanès qui
la faisait chercher à me voir, et, sans la méfiance que lui inspirait mon gardien, elle serait venue elle-même; mais obligée par sa position à mettre la plus grande circonspection dans ses démarches, elle devait éviter d'attirer sur elle des regards que, pour sa sûreté, il fallait fuir.
Je fondis en larmes à sa vue; elle pleura sur moi, prévoyant l'isolement où j'allais être. Sa pitié avait quelque chose de maternel qui lui ouvrit mon cœur. Elle aussi voulut y répandre des consolations , et releva mon courage en me donnant un peu d'espérance, fondée sur le long séjour que bien des prisonniers avaient fait à l'hôtel de ville, avant d'être mis en liberté. Elle me dit qu'elle serait instruite de tout ce qui s'y passerait, et me ferait avertir afin de faire les démarches nécessaires au salut de ma tante. « Vous devez faire tous vos efforts pour la sauver », ajoutât-elle. Je me couchai plus tranquille, parce qu'il me restait encore des soins à donner à l'unique objet de mon affection.
La femme de chambre (i) de madame Milanès vint de grand matin me chercher. Ma tante était dans la mauvaise cave ; on l'y avait transférée pendant la nuit, u II n'y a donc plus d*espoir? m*écriai-je. — Aujourd'hui du moins, répondit-elle, il n*y aura pas d'exécution : le régiment et l'armée révolutionnaire de
(i) C'était une personne d'une grande intelligence et de beaucoup d'activité; elle connaissait la plupart des gens du pouvoir et rendit d'importants services à sa maîtresse.