CHAPITRE DOUZIÈME
son logement (i). Je voulais le supplier encore. Je m'élance en pleurant au-devant de lui : « Cest ma tante , c'est sa vie que je viens vous demander ! c'est elle qu'il faut me rendre ! c'est ma mère ! c'est tout ce que Je possède! Que ne puis-je mourir avec elle! » 11 me répéta sa phrase habituelle : « Je prends part à ta peine comme particulier; comme homme public je n'y peux rien. » Et il me tourna le dos sans le moindre signe de compassion.
Cet homme que J'allais supplier, cet homme que j'avais vu chez mon père, cet homme qui s'était assis à sa table, cet homme dont je me suis approchée sans effroi! c'est lui qui avait dicté l'arrêt, c'est lui qui avait répondu : a Qu'on la fasse périr », à ceux qui lui disaient : a II n'y a rien contre cette femme de ton pays. — Qu'on la fasse périr, qu'on en purge le sol de la république; c'est un monstre d'aristocratie. » C'est cet homme-là que je suppliais dans l'abandon, dans la confiance d'une immense douleur! Mes larmes coulaient sans contrainte, mes paroles s'échappaient de même; nulle crainte ne modérait mes expressions. Hélas ! que me restait-il de plus à redouter (2) ?
(i) Je Vy trouvai comme abruti par l'ivresse, les yeux à demi fermés, rouges et gonflés; fatigué par les excès, il n'avait sans doute plus de sommeil, cet homme : comment aurait-i 1 pu reposer ? Il me reçut sans rudesse et me refusa tout.
(2) Depuis, j'ai su que lui seul était son assassin. De tous ces grands criminels, c'est le seul que je n'aie pu revoir. Après tant d'années qui se sont écoulées depuis ces temps sanguinaires, je ne puis encore les comprendre, et je ne puis comparer cette frénésie cruelle, cette rage funeste qui s'emparaient d'eux qu'au
Le matin suivant, j'étais de bonne heure à Phôtel de ville. Je me plaçai au bas de Tescalier qui conduisait au tribunal. J*espérais voir passer les juges. Rien ne parut ; ils avaient sans doute d'autres issues qui leur permettaient d^échapper aux regards des malheureux solliciteurs. Ce fut là qu'un homme me fit signe de le suivre, après m'a voir demandé mon nom. Je le suivis de loin , le cœur palpitant , espérant la revoir ; il n'en était rien. Je parvins au troisième étage, oti mon guide me fit entrer dans une chambre qui donnait sur la cour, et après s'être assuré que personne ne m^avait aperçue, il me remit l'étui et le couteau de ma tante, qu'elle me renvoyait, et qui, disait-il, lui avaient été apportés par un inconnu. Ainsi, elle sentait que j'étais près d'elle, elle devinait ma présence en ces lieux, elle savait qu'on m'y trouverait. Je reçus avec respect ces précieux souvenirs, et j'insistai pour obtenir la grâce d'être secrètement introduite auprès d'elle (i). Il fut muet à mes questions, insensible à mes prières, et ne voulut se charger de rien. Je baisai pieusement les objets que la main de ma tante avait tou(:hés. Il y avait donc encore des âmes compatissantes, chargées de répandre quelque douceur dans l'amertume dont nous étions abreuvées. Peut-être, sans avoir voulu me le
tigre qui tue, qui déchire pour le plaisir de tuer et de déchirer, et que la vue du sang excite à en répandre davantage. Enfin, c*est une ivresse du sang. Dieu nous garde à jamais de revoir ce fléau désoler encore la terre.
(i) Il y eut quelques personnes qui pénétrèrent, dit-on, dans la mauvaise cave; mais il en coûtait des trésors. Je n'en avais pas.