CHAPITRE DOUZIÈME
morceau de papier qui semblait arraché à un vieux livre et ne portait pas de date. Il faut avoir vécu dans ces temps affreux, pour comprendre la tendre prudence qui l'avait dicté, pour concevoir avec quelle prévoyance ces phrases, en apparence si simples, avaient été tracées, pour apprécier le calme de son tsprit et cette résignation qui s'interdit la plainte et ne perme^ pas un mot inutile. L^admiration est de tous les temps. O mon Dieu ! vous seul pouvez donner à Tâme la force qui fit alors son seul bien et sa grandeur.
Que devins-je en lisant ce billet si paisible? La main qui Pavait écrit était pour toujours saniB mouvement. Il y avait peu d'heures que, pleine de vie et de santé, elle s'était élevée vers le ciel, après avoir cherché à me consoler. « Je me porte bien, avait-elle écrit. Je t'aime, je voudrais payer ce que je vous dois. » Et que me devait-elle pour des soins qu'il m'était si doux de lui rendre? Elle était ma mère par son amour; elle avait été arrêtée pour mon père, elle mourait pour lui !
Que d'instruction dans ce billet, où elle avait sans doute commandé à sa tendresse, afin qu'il ne contînt rien qui l'empêchât de me parvenir comme celui de la, veille! « Ménage ta santé n^ me dit-elle deux fois. Elle me parle de nos deux amis : c'étaient Saint-Jean et Gantât. Elle était reconnaissante de la peine qu'ils avaient eue à son service, ei voulait par ce titre les engager à me rester fidèles. « Ne redemande rien, » Elle craignait que je m'exposasse en réclamant la restitution de nos effets séquestrés. En disant : « Tout est
à la Cantat et à Marigni », c'était leur dire de les réclamer ]X)ur moi : elle me défendait de chercher à la voir par le même sentiment de prudence. Cette défense était un éternel adieu, u Ne demande pas de permis-^ sion pour me voir » : c'était me dire où elle était. « Ne m'envoie que peu de chose » ; n'était-ce pas dire : Ma vie sera courte; je ne recevrai plus ce que tu m'enverras ; réserve pour toi tes faibles ressources. « Je f engage à aller voir ta sœur » : en même temps qu'elle m'indiquait cet asile, elle pensait sans doute que ma présence empêcherait de vendre la terre des Écherolles, et ménagerait une ressource à mon père ; elle pensait encore que mon âge me mettrait à l'abri de la haine portée à ma famille... « Elle n'a plus V espérance de me revoir » : cependant, elle cherche à relever mon courage en me donnant un léger espoir. « J*ai demandé à être encore interrogée, » Et cette boîte qu'elle me demande pour demain ; elle voulait me faire croire au lendemain. Il n'y en avait plus pour elle!
Enfin , elle me recommande à l'intérêt de nos voisins : mon sort faisait toute sa sollicitude! Mon sort !... Qu'il a dû être pénible, le sacrifice de l'abandon oîi elle me laissait !... Le soir, j'entendis pleurer silencieusement à côté de moi : c'était madame de Bellecise ! Elle pleura longtemps sans chercher à me consoler, et cette douce compassion adoucit un peu l'excès de mon affliction. Quelles paroles auraient pu valoir ses larmes! L'abandon où j'étais affaissait mon âme. J'ignorais où se trouvait mon père; je ne savais si mes frères existaient encore. Le fil qui dirigeait, qui