CHAPITRE TREIZIÈME. 25l
— Oui , j'en ai été prévenue ; les prisons se dépeuplent, on veut les remplir. — Et vous restez? — Oui.
— Vous voulez les attendre là , tranquillement ; vous le voulez? — Oui, je ne forme pas d'autre désir, et je presse cet instant de tous mes vœux. — Eh bien ! reprit- il, venez plutôt avec moi; je retourne sur mes pas et je vous conduis chez la mère Chozières. — Non, partez, monsieur, je ne fuirai pas ma destinée; je veux mourir, je veux la suivre : qu'ai-je à faire sur la terre? je désire la mort... — Et moi, dit-il d'une voix ferme, je m'y oppose; la Providence m'a sans doute amené ici pour y accomplir up devoir sacré, je lui obéirai. Je suis le seul ici qui connaisse votre père, je suis le dernier qui Taie vu ; j'emprunte sa voix et je me revêts de son autorité pour vous ordonner de fuir cette mort que vous désirez. Et qui vous dit que vous aurez le bonheur de mourir? qui sait le sort qui vous sera réservé dans cette prison que vous souhaitez? Vous donniez vos soins à votre tante; qui vous soignera, vous? Pensez- vous compter sur des soins mercenaires dont votre tante elle-même ne fut pas toujours satisfaite? Conservez-vous pour votre père, pour vos frères que vous reverrez un jour. Je vous somme et je vous ordonne en leur nom de vous lever et de me suivre. » Il parlait avec autorité, et pourtant je lui résistai. « Je ne veux pas de la vie, partez. Déjà peutêtre suis-je seule au monde ; je vois ma route , le ciel me la montre, et je la suivrai. — Eh bien, reprit M. Alexandre, je ne partirai pas non plus, et vous serez responsable de ma perte. » A ces inots, je me
levai. (( Vous remportez ^ lui dis- je, partons; je n*ai pas le droit de disposer ainsi de votre sort. » A peine lui eus-je accordé mon consentement, que la femme de chambre entra. « J'emmène votre maîtresse, lui dit-il; elle ne passera pas la nuit ici. » Cantat fondit en larmes à cette nouvelle. <c Quoi! vous Pemmenez! s'écria-t-elle , que deviendrons-nous? On viendra cetie nuit pour l'arrêter, on ne la trouvera pas, et Ton nous mettra en prison ; oh ! laissez-la ! »
.le pourrais difficilement rendre Texpression qui se peignait sur la figure de M. Alexandre. C'était d'abord de l'étonnement comme ne comprenant pas bien, puis une fureur dont il fut à peine le maître. « Quoi ! c'est là votre pensée, malheureuse? Quoi! la dernière de la famille de vos maîtres, la seule qui vous reste, vous pourrez la sacrifier, vous qui devriez vous estimer heureuse de donner votre vie pour sauver la sienne? Allez, vous êtes indigne d*un si beau sort et vous ne méritez pas de mourir pour elle. »
L'indignation avait élevé sa voix, et sa juste colère avait pétrifié la pauvre Cantat dont les pleufs s'arrêtèrent tout à coup devant cet homme si énergique. On eût dit son existence suspendue; sans mouvement et sans vie, elle resta immobile, n'osant prononcer un mot de plus. Le gardien vint à son tour. Il n'avait pas compris ce qu'avait dit M. Alexandre, mais sa parole haute avait retenti jusqu'à lui; il entra donc pour s'informer du sujet de cette altercation. M Alexandre ne lui laissa pas le temps de formuler une question, et lui annonça d*un ton d'autorité qu'il avait Tordre de