CHAPITRE TREIZIEME
vue la volonté de ma tante, ou sMls craignaient d'être punis en ne me ramenant point avec eux.
La Providence se servait de ces âmes pusillanimes pour me rappeler à mon devoir, et je me disposai à le suivre. Cependant, j'avoue que ce n'était pas sans effroi que je m'apprêtais à retourner dans un pays oti la haine que l'on portait à mon père me feîsait pressentir de mauvais traitements, et l'incertitude de la réception que j'y trouverais accroissait le trouble de mon esprit.
Je menais une vie tranquille et qui m'eût paru douce, sans les tristes souvenirs et les regrets amers qui remplissaient mon cœur. Tous les soirs, à la veillée, je lisais la Vie des Saints à haute voix. Vers minuit, la mère Chozières faisait la prière de même, et la pieuse assemblée se séparait ensuite. C'était l'existence la plus satisfaisante pour mon âme. Je pouvais prier avec des sœurs. Tous les dimanches, je lisais les prières de la Messe à la famille réunie; tous, à genoux et pleins de ferveur, nous demandions le repentir pour les coupables et la consolation pour les malheureux. Pierre l'imbécile (i) s'unissait à nos prières de toute la force de ses facultés; à défaut d'esprit, il priait avec son cœur. N'est-ce pas assez pour le ciel? Son humilité était sincère, et son intelligence assez grande pour garder religieusement les secrets importants que l'on s'était vu dans la nécessité de lui confier.
(i) C'était un pauvre parent de la mère Chozières^ dont elle prenait soin; il me semble Tavoir déjà dit.
Hélas! en me rendant aux ordres de ma tante, j'allais commencer la vie la plus infortunée; j'allais vivre seule, décider de mes actions et répondre de mes discours : terrible et dangereuse liberté; pas d'amis peut-être, point de guide. Oh! qu'elle est grande la sagesse qui nous cache l'avenir ! Qui pourrait en supporter le poids, s'il nous était connu? Si j'avais vu l'ensemble des douleurs que les années devaient accumuler sur ma tête, je crois que, retournant à Lyon , j'aurais sollicité le bienfait de la perdre sur l'échafaud. Mais, Seigneur, vous connaissiez ma faiblesse, et vous m'avez soutenue au milieu de ma misère. Pardonnez une pensée qui n'était pas selon vous.
Je ne puis rien dire de mon caractère. Les événements me conduisaient; j'agissais par leur impulsion bien plus que d'après la mienne. A la fois craintive et ferme, confiante et réservée, mon isolement me faisait replier sur moi-même tous les sentiments de mon cœur; en parler et n'être pas comprise m'eût semblé les exposer à une espèce de profanation. Je taisais mes opinions par une raison semblable. Le silence est souvent une sauvegarde. J'ai entendu plus tard vanter mon courage, et je m'en suis étonnée, Aurais-je pu faire autrement? Les circonstances me portaient, et j'ai suivi la carrière où elles m'ont poussée.
J'étais facilement dupe d'un air sincère; car, malgré tant de malheurs, j'avais peine à croire au mal, ou plutôt j'éprouvais impérieusement le besoin de croire