‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 132 sur 241 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

au bien. Détrompée sur Saint- Jean et Cantat, je me sentais pour eux un éloignement invincible, en même temps qu'une habitude d'enfence me donnait une espèce de déférence pour leurs avis. I^ nécessité de leur montrer une confiance que je n'éprouvais pas me mettait au supplice. Cette contradiction de mes sentiments et de ma position était presque la seule chose qui me parût difficile à supporter; car une indifférence que je n'oserais nommer résignation s'était insensiblement emparée de mon âme, et m'ôtait toute inquiétude sur moi-même.

Dans la situation oîi j'étais, il ne pouvait y avoir rien de plus heureux pour moi que mon séjour à Fontaine. Malgré l'inutilité de mes journées, mon isolement et mon ignorance de ce qui m'était réservé, je trouvais de la douceur à vivre près de Madeleine. Devenant peu à peu pour elle une nouvelle Sauriac, je lui succédais dans son cœur. Que ma position était foite pour intéresser I^EUe ne me quittait pas; et cherchant, par tous les moyens possibles, à distraire ma douleur, elle me devenait chaque jour plus chère. De son côté, la mère Chozières, étudiant mes goûts, cherchait à les surprendre, et me servait toujours un petit plat plus recherché que le sien. Mes remontrances sur ce point restèrent infructueuses. « Vous n'êtes pas faite à vivre comme nous », disait-elle; et je n'obtenais rien. Enfin, son mari avait pour moi toutes les attentions dont il était capable; mon sort le touchait visiblement. J'étais alors seule chez lui, et mon âge ne lui paraissait pas être une cause de danger pour

sa propre sûreté; il fut constamment de la meilleure humeur.

Saint-Jean, qui n^avait pas eu de peine à deviner ma retraite, vint bientôt m'y trouver, et m'amena Coquette, ma petite chienne chérie. Ce fut la première joie que j'éprouvai, et je fus sincèrement touchée de Tattention qui me la fit goûter. La joie de cette sincère amie ne fut pas moindre que la mienne. Elle m'aimait, elle était mon unique bien, elle m'était fidèle! Il faut avoir été dépouillée de tout, comme je Tétais alors, pour sentir le prix de ses caresses : c'était un fil qui me rattachait à ce que j'avais été, à tout ce que j'avais eu. Mon père et ma tante l'avaient aimée aussi et l'avaient caressée. Je croyais voir et sentir sur elle les douces traces de leurs mains si chères ; je croyais même l'en voir reconnaissante encore. Que de souvenirs m'étaient rendus avec elle ! Sa présence me parlait de tout ce que je n'avais plus. Pleurant à sa vue, elle parut me comprendre, et je ne me sentis plus aussi seule.

Saint-Jean m'annonça que les scellés avaient été levés à sa demande et à celle de Cantat, pour en retirer leurs effets, suivant la permission qu'ils en avaient reçue. Ensuite, il m'apprit que leur intention était de partir, et de profiler du retour d'un voiturier de Moulins qui avait amené à Lyon une pacotille de sabots, et s'en allait à vide. « Et je viens, ajouta-t-il, pour vous demander ce que vous voulez faire? — Je vous suivrai, répondis-je; je n'ai ni le pouvoir ni la volonté d'agir autrement. » En efifet, depuis que j'avais pris la ferme

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