CHAPITRE TREIZIEME
préfet du collège de Moulins qui en était chargé. Il me regarda beaucoup et longtemps, a Depuis quand es-tu lingère? — Depuis que je sais coudre comme ma mère. » Il n^ajouta rien.
En revenant de la commission temporaire, je me disposai à retourner à Fontaine, et nos adieux furent très-tendres. Je quittais une bienfaitrice, et madame Milanès s'attendrissait sur mon sort. Elle était ellemême sur le point de quitter Lyon, pour aller rejoindre ses enfants, depuis longtemps passés en Suisse, où ils étaient à Pabri de tout danger, chez une de ses sœurs qui habitait ce pays depuis Pémigration.
En nous séparant, madame Milanès me remit un petit paquet d^assignats un peu brûlés. « Tenez , me dit-elle, voici des assignats échappés au brasier dans lequel vos malheureux compatriotes jetèrent avant de mourir tout ce qu'ils possédaient. On en a sauvé quelques-uns ; je vous remets ceux-ci comme la seule qui puissiez y prétendre, étant du même pays. »
Cette manière délicate de venir à mon secours alla droit à mon cœur, et la réflexion vint bientôt me prouver qu'elle profitait du bruit qui en avait couru pour soulager ma misère. Comment ces assignats auraient-ils pu lui parvenir? J'appelai sur elle les bénédictions célestes; et me retrouvant encore tristement délaissée, je repris avec .Saint-Jean la route de Fontaine, où je devais passer le temps qui s'écoulerait jusqu'à mon départ.
Madeleine ne pouvait se consoler de me voir partir. Elle n'aimait ni Saint-Jean ni Cantat; elle me confia
leurs intrigues pour m'empêcher de rester, et me répéta que les récits qu^ils m'avaient fait parvenir pour me détourner du projet d*aller en Suisse étaient fort exagérés et en partie de leur invention. « Et voilà les gens que vous allez suivre! me dit-elle. Tant que j*ai cru que c'était pour votre bien, je me suis tue; mais ils ne craignent que pour eux. Restez avec nous, nous vous aimons, nous vous soignerons. — Madeleine, je dois obéir à ma tante. — Oh ! votre tante n'a pas cru qu'on vous ferait du mal dans votre méchant pays, elle voulait votre bien; mais eux, ils veulent vous y conduire pour n*étre point punis. »
Je ne pus répondre à cette excellente fille que par mes larmes. L'attachement qu'elle me témoignait loucha vivement mon cœur, sans pouvoir ébranler ma résolution, u Eh bien, me dit-elle, si vous êtes malheureuse, écrivez-moi; je saurai pénétrer jusqu'à vous, je vous sauverai, je vous ramènerai; tant que je vivrai, il ne vous arrivera rien, et vous attendrez ici le retour de votre père. Il y reviendra, croyez-le bien. » Bonne Madeleine! elle l'eût fait : elle en était capable. Je ne pus que gémir avec elle et m'affliger d'une séparation qui me privait d'une amie aussi sincère. Je passai encore quelques jours à Fontaine, jours doux et calmes, jours de repos après la tempête, oti se puisent les forces pour supporter de nouveaux orages.
Tout m'attachait, tout me plaisait dans cette humble retraite; tout m'y semblait regrettable. La petite Driette, discrète comme une personne raisonnable, avait toute la vive gaieté de son âge, et souvent me faisait sourire.