‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 135 sur 241 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

Pierre comprenait que j*étaîs triste, et lui aussi voulait me distraire. Ses moyens étaient bornés sans doute; mais ayant remarqué que j'avais ri en le voyant sauter devant Coquette, il avait coutume, dès qu'il me voyait (selon lui) trop affligée, de commencer sa danse, dont les pas et les attitudes étaient si grotesques, qu'il m'était impossible d'y résister. Satisfait de me voir rire, il redoublait ses efforts pour me plaire, et ne cédait qu'à la fatigue. J'étais sensible à son intention; il m'intéressait, ce pauvre idiot, qui eut toujours l'esprit et la sagesse de ne jamais commettre une indiscrétion, et dont la prudence était au-dessus de celle de beaucoup de gens sensés.

Enfin les affaires de Cantat et de Saint-Jean étant terminées, ils vinrent me chercher, et je fis mes adieux aux bons Chozières. Ils étaient tristes, ces adieux. Jamais démarche ne fut plus importante; elle infiua sur le reste de ma vie.

Je rentrai dans l'appartement de ma tante, j'y passai une bien triste nuit. Le gardien, me revoyant munie d'un passe-port bien en règle, ne songea point à s'opposer à mon départ, qui du reste favorisait ses intérêts. Il n'était point fâché de voir s'éloigner la seule personne qui eût des droits à réclamer les objets mis sous sa garde, et que déjà il s'était accoutumé à regarder comme siens. On dit qu'aidé ou poussé par sa femme, il vola en grande partie ce qui était sous les scellés. Il périt avec elle dans une réaction qui eut lieu plus tard.

J'allai faire mes adieux à madame de Souligné, dont la fille était de mon âge et mon amie. Leur gardien

me laissa pénétrer Jusqu'à elles en faveur de mon départ. M. de Souligné avait péri ; elles espéraient pouvoir obtenir bientôt la liberté de quitter Lyon pour se retirer dans une petite propriété que madame de Souligné possédait près de Sens, et dont elles me donnèrent Tadresse. Tous ces adieux étaient déchirants. Se reverra-t-on? Pour moi, il me semblait marcher vers un précipice.

Je montai chez madame de Bellecise, que mon cœur révérait comme une sainte, et chérissait comme une mère. Elle pleura sur moi et me bénit. J'osai alors lui demander où était sa fille, où était celle qui possédait toute mon admiration; car dans mon esprit je ne voyais point de jeune personne au-dessus de Félicité de Bellecise.

« Elle est sauvée, me dit-elle. — Dieu soit loué, lui répondis-je; qu'il vous la rende un jour et me conserve son amitié. » Le vieux M. de Bellecise joignit ses vœux pour moi à ceux de sa femme, et je les quittai. Je devais leur inspirer une grande pitié.

Le lendemain, de bonne heure, je montai dans la charrette du sabotier, et je m'éloignai de cette malheureuse ville où j'avais tout perdu, emmenant avec moi un petit garçon de quatre ou cinq ans, dont le père avait été guillotiné, et que sa mère, tombée dans la misère, confiait désormais aux soins de son oncle (i), libraire à Moulins. La vue d'un enfant plus jeune et plus misérable que moi servit à me faire remarquer

(i) Je crois que Tenfant se nommait Maine.

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