‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 14 sur 241 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

à porteurs qui devait le transporter aux Minimes ; trop feible pour s'tiabiller, il était en robe de chambre. La vue d'un homme aussi malade ne toucha aucun de ces forcenés, qui vomirent les plus terribles imprécations en l'apercevant ; et la colère lui tenant lieu de force, lorsqu'il entendit ce peuple acharné à sa perte s'écrier : Qu'il sorte, qu'il marche! il prévint la violence, il sortit et marcha. Le trajet fut très-orageux. Lorsqu'il fut parvenu aux Minimes, l'église, qui servait de salle à la justice de ce temps, fut envahie par une populace furieuse qui demandait sa proie. Des femmes, nouvelle espèce de tigres, voulaient s'abreuver de son sang, et, plusieurs fois pendant l'interrogatoire, la garde fut obligée de les coucher en joue pour les contenir. Cet interrogatoire était public, et, par un bonheur très-grand , la maladie de mon père lui avait ôté la voix ; les réponses véhémentes et pleines d'amertume que lui dictait la colère l'eussent infailliblement perdu, si l'auditoire les eût comprises. Mais il parlait bas, et le bruit était grand. Le greffier (i), comme nous l'apprîmes plus tard, en écrivant ses réponses, leur donna un tour plus favorable. Quelques juges étaient pour mon père, quelques autres étaient contre lui ou laissaient douter s'ils oseraient protéger l'innocent.

Pendant cet interrogatoire terrible, beaucoup de personnes étaient près de ma tante, et des messages fréquents venaient nous rassurer ou nous alarmer. Les

(i) Ignorant son nom, je regrette de ne pouvoir le faire connaître; mais Dieu le sait.

porteurs, en nous racontant leur efiFroi, nous Pavaient communiqué, et, nous peignant à nous-mêmes la fureur de ce peuple insensé, nous osions à peine espérer revoir le cher objet de notre sollicitude. Un de nos parents (i), mêlé à la foule, et qui avait assisté à cette cruelle scène, revint enfin nous apprendre qu'après avoir couru le plus imminent danger, mon père venait de rentrer en prison. Tous nos vœux alors étaient de l'y savoir de retour.

Ma tante ayant obtenu de le voir après son interrogatoire, nous nous rendîmes aussitôt près de lui. Nous le trouvâmes assis près du feu , avec un frisson très-fort, ayant plus de courroux que de fièvre, en proie à la violence des sentiments qui l'agitaient. Une première entrevue ne saurait se dépeindre ; la joie de nous revoir jeta quelque douceur dans son âme. Il nous était rendu ! Mais au milieu de ce bonheur ineffable, nous sentions la pointe du glaive; à chaque instant il pouvait frapper encore, et peut-être sa perte n'était-elle que retardée !

Nous trouvâmes près de lui l'abbé Papon, qui, cherchant à calmer l'irritation de son esprit, lui prodiguait les consolations de la religion. Ce pieux ecclésiastique était prisonnier lui-même, et condamné à un an de détention pour avoir reçu et répandu dans le public un bref du Pape. Plus tard il lui en a coûté

(i) C'était M. de Montagnac de Cha vanne, venu chez mon père pour y passer agséablement quelques semaines , et qui, au contraire, assista au violent début de nos infortunes.

Page 1