‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 15 sur 241 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

la vie. Les prêtres réfractaires ayant été incarcérés avant la fin de âon année de réclusion, il se retrouva faire partie de cette classe proscrite, et mourut en prison avant le retour d'un gouvernement plus modéré.

Je ne dois pas oublier ici de rendre hommage aux vertus du geôlier, qui se nommait Bruxelle. Sa bonté, son humanité ne se démentirent en aucun temps; il adoucit, autant qu'il le put, le sort de ceux qui lui étaient confiés : tous trouvèrent en lui un cœur compatissant, un ami sûr et fidèle. Le nom d'un geôlier semblable ne devrait jamais périr. Ses yeux se mouillèrent de pleurs en nous conduisant chez mon père, dont la chambre était grande et saine. La fenêtre, garnie d'une grille, donnait sur la campagne. Mais, pour parvenir à cette chambre, il fallait traverser des corridors étroits et sombres, où l'on respirait un air fétide et l'odeur infecte produite par l'infirmerie encombrée de malades.

Dans ces premiers jours, on nous laissa la liberté de voir notre cher prisonnier -à toute heure, et même de dîner avec lui. Il offrit sa table à l'abbé Papon, qui logeait dans un petit cabinet faisant partie de sa chambre. Faure vint aussi partager son dîner. Toutes les personnes de notre connaissance vinrent le voir; la peur n'avait point encore paralysé les sentiments, et chacun s'empressa de lui témoigner le plus vif intérêt. Si les regards, en se portant sur les murs de sa chambre, n'eussent pas lu partout : C'est une prison ! on aurait pu s'y croire dans un salon brillant : les dames de

Moulins attachaient une espèce de gloire à rendre un hommage public à l'innocence malheureuse.

Cependant, mon père ne pouvait supporter son sort; il s'appesantissait avec amertume sur l'ingratitude du peuple, sur les atrocités dont on l'accusait; il exhalait avec violence son ressentiment, et nous faisait trembler chaque fois que les officiers municipaux venaient lui demander s'il était bien, s'il n'avait à se plaindre de rien : « Je ne me plains que d'être ici », répondait-il d'une voix courroucée. Tous les jours la même question amenait la même réponse, et nous causait la même terreur. Mon père, se promenant à grands pas dans é^ chambre, ne daignait pas regarder les municipaui(^ <|ûi chaque fois s'en allaient plus mécontents.

Les témoignages d'affection donnés avec tant de publicité à mon père ne tardèrent pas à offenser, et bientôt non-seulement les visites furent défendues, mais on ne permit plus l'entrée de la prison qu'à une seule personne par jour. Je m'y rendais à sept heures du matin. Les sentinelles, étant souvent relevées, finissaient ordinairement par ^àublier que j'étais entrée. Soit défaut de mémoire ou effet de leur bonne volonté, ma tante, qui arrivait à midi, entrait sans difficulté. Nous dînions ensemble, et nous quittions la prison fort tard. Je ne puis exprimer la tristesse que je ressentais en rentrant dans notre maison solitaire et désertt^ où Ton n'entendait plus d'autre bruit que les cris et les plaintes de ma sœur. Odile ne pouvait prendre part à notre sort, quel qu'il fût; le sien ne pouvait changer; ses souffrances seules lui révélaient

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