CHAPITRE QUATORZIÈME
résignerai; rien au monde ne me fera obéir à cet homme. — Au moins de la charpie? — Non, je n'en ferai pas. » Ma pauvre bonne, désolée de mon entêtement, se mit à faire de la charpie elle-même. Je la vis coudre des chemises et des vestes, et je suppose qu'elle m'en fit l'honneur près du comité révolutionnaire, car elle ne m'en parla plus.
Le maire de la commune vint à son tour visiter les effets que j'avais rapportés. Chaque chose fut dépliée, secouée, examinée avec soin, pour savoir si aucune proclamation des rebelles ne s'y trouvait cachée, et le procès- verbal en fut envoyé au comité. Ma bonne, par une prévoyance que je comprenais sans l'approuver, avait caché la moitié du peu que je possédais , de sorte que je n'avais à mettre qu'une seule robe; elle était mauvaise , et j'en souffrais. Ma bonne me répétait : « Il faut paraître misérable. » Et je reprenais : « Je ne veux pas inspirer la pitié. » Sa tendre sollicitude redoutait tout ce qui, selon elle, pouvait me compromettre. Et moi, je ne redoutais rien autant que d'inspirer la compassion; j'étais portée, par les froissements de mon orgueil, à repousser violemment les airs de protection pour moi plus durs à supporter que le malheur. Cependant alors combien j'étais faite pour inspirer la pitié la plus profonde, par le sort qui m'était préparé! Mais j'ignorais encore l'ignominie qu'on me réservait, et je n'appris que plus tard ce que je vais raconter.
Après mon interrogatoire, le comité se mit à délibérer sur ce qu'on ferait de ma personne. On me
regardait comme un être dangereux, portant un nom détesté, venant d'une ville rebelle, ayant peut-être connaissance de secrets qu'il fallait éviter que je pusse confier aux personnes de mon parti. On ne voulait donc pas me mettre dans la prison où elles étaient renfermées; d'ailleurs, c'eût été un bonheur de m'y trouver avec des parents ou des amis, et l'on ne pouvait trop humilier ou punir en moi les crimes de ma famille. Le résultat de cette délibération fut un arrêt qui me condamna à être conduite et renfermée au Dépôt. A ce nom, tout mon sang s'arrête encore, malgré les années qui se sont écoulées et perdues dans l'abîme du temps, depuis cette époque.
Le Dépôt était la prison des femmes prostituées de la classe la plus vile, de ces femmes qui, ayant ajouté à l'inconduite la plus affreuse des crimes presque authentiques, eussent subi la peine capitale, si le manque de quelques preuves convaincantes n'avait empêché de la prononcer. C'est là, c'est dans ce lieu infecté par le vice que je fus condamnée à vivre.
O ma mère! c'est dans cette horrible demeure que votre fille devait respirer un air corrompu. Du haut du ciel vîies-vous sa misère! Ah! sans doute, alors vos prières furent pour elle.
La Providence ne permit pas ma perte. L'arrêt ne fut point exécuté sur-le-champ; ce retard me sauva en donnant au repentir le temps de se réveiller dans le cœur d'un homme qui m'avait vue naître. C'était Simard, médecin de ma famille, qui, depuis la Révolution, se montra l'ennemi de mon père, et siégeait