CHAPITRE QUATORZIEME
malheur que Tinconduite et le caractère difficile de son mari répandaient sur sa vie. Jamais une plainte ne lui échappa, bien que jamais son chagrin ne fût accueilli par un regard de compassion. Elle jouissait d^une estime si générale, que les jacobins eux-mêmes ressentaient pour elle un respect involontaire, et je suis persuadée qu'elle eût obtenu sans peine la permission de venir partager ma réclusion.
Mon existence aux ÉcheroUes devint paisible, et peu à peu je me sentis moins frappée de Tabsence du bruit et des événements extraordinaires auxquels la vie orageuse de Lyon m'avait accoutumée. L'ignorance de ce qui se passait dans le monde vint y jeter du repos, et mes jours s'écoulèrent comme d'eux-mêmes, sans effort, dans une monotonie triste, mais calme, et qui n'était pas toujours dépourvue de charmes. A défaut de pouvoir entrer dans les appartements du château, j'allais errer dans ses vastes et beaux jardins (i) pleins des souvenirs de mon. enfance. J'y trouvais de vieilles conaissances chères à mon cœur; je m'enivrais des douceurs qu'elles y répandaient. Chaque buisson, chaque plante me rappelait un mot de mon père. Je l'avais vu partout.
Souvent d'une terrasse élevée, de sa main guidant mon regard, il m'avait montré les villages et les habitations semés à travers les vignobles de ce riant coteau. Ma vue, glissant mollement sur les vertes prairies qui s'étendent à nos pieds, rencontre au loin les eaux capri-
(i) Les charmilles ont été coupées. La charrue a nivelé le reste. Ces beaux jardins n'existent plus.
28o UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
cieuses de T Allier, belle rivière jalouse de la Loire qui lui ravit son nom; cette jolie maison de campagne, presque au pied du coteau, c'est celle d'un parent (i); ici, à gauche, cette montagne, dont la cime arrondie est couronnée de nuages, qui ne la reconnaîtrait entre mille? C'est le Puy-de-Dôme. Là, c'est le bosquet de ma mère; c'est là oîx je l'ai vue arroser ses fleurs, en souriant à mes jeunes ébats. Là sont encore les arbres qu'elle y avait plantés elle-même. Le sien seul y manque ; il périt l'année où elle nous fut enlevée ; les autres, images parlantes de notre sort, végètent tristement sans pouvoir croître et sans mourir. Il n'était pas une place qui n'eût sa souvenance et ne parlât du bon temps passé, de mes jeux et de mes plaisirs. Qu'il était loin, ce temps I La Révolution m'avait fait centenaire à quatorze ans.
En effet, un siècle n'eût pas apporté plus de changements aux Echerolles , qu'il s'en était opéré depuis dix-huit mois. Les fermiers, qui habitaient dans les bâtiments dépendant du château, commençaient alors une de ces fortunes rapides, produites par les assignats; de nombreux convives, assis chaque jour à leur table, attestaient leur aisance. Les cris, les chansons bachiques, une joie tapageuse qui se prolongeait fort souvent dans la nuit, en retentissant jusqu'à nous, ne disaient que trop le genre de société qui venait .les aider à acquérir et à dissiper.
Jamais la fortune n'eut plus de fascinations et ne fit
(i) M. Roy de la Chaise.