CHAPITRE QUATORZIEME
plus de dupes. Il était si facile de s^enrichir que chacun y courait. Chacun voulait monter et parvenir à ce rang, à ce lustre dont on avait fait descendre les anciens possesseurs ; on acquérait à bas prix des meubles précieux, et avec eux des besoins nouveaux. Peu de ces fortunes faciles furent durables, parce qu'on dépensa rapidement ce qu'on avait gagné vite.
Mon souvenir et ma plume se refusent à revenir sur ces temps de désordres. Était-ce pour cette vie cruelle que vous m'aviez vue naître, ô ma mère ! vous, dont la tendre sollicitude dicta de si touchantes et de si saintes recommandations, à cet instant solennel oti les intérêts de vos enfants pouvaient seuls vous occuper encore sur la terre! Et je n'osais entrer dans cette chambre où j'ai reçu votre dernière bénédiction, où vos dernières paroles instruisirent et attendrirent mon jeune cœur : qu'on me pardonne de revenir sur une douleur si naturelle.
Un des malheurs de mon séjour aux ÉcheroUes était le manque d'occupation. Je n'avais pas de quoi travailler pour moi-même : point de livres ; rarement on m'en accorda de la bibliothèque de mon père. Un loisir dangereux remplissait mes heures : j'y remédiai en travaillant quelquefois pour les paysannes. Une d'elles m'apporta un mouchoir de mousseline, en me priant de le broder, et m'indiqua par là un moyen d'utiliser mon temps. En échange de mon travail, elle me donna du beurre et des œufs; je mis cette leçon à profit. Ma bonne faisait des bonnets pour les petits enfants, et de cette manière notre ménage se fournissait
de fromages et même de poulets. Une seule fois la semaine, on faisait venir de la viande sur le peu d^assignats que j'avais rapportés; le fermier donnait la farine dont la bonne Babet pétrissait notre pain , et Vernière, le fidèle jardinier, me fournissait de légumes. Je prenais mon frugal repas sur la table de la cuisine où jadis s^étaient assis les nombreux domestiques de mon père , et je ne l'eusse pas changée pour celle dont j'entendais arriver jusqu'à moi les bruyantes joies. J'avais du pain, n'était-ce pas beaucoup pour celle qui en avait manqué (i)? Je ne craignais plus la femine^ mot magique, levier gigantesque avec lequel on soulève les masses, et dont TefTet ordinaire est de produire le ravage et la mort. Cette famine dont on effrayait le peuple de Commune affranchie, qui n'osait plus s'appeler Lyon, cette famine désastreuse se trouvait dans tous les lieux où Ton voulait l'émeute. Paris a vu souvent ces disettes factices répandre l'alarme parmi la vile populace enserrée dans ses murs, l'enivrer de terreurs et la lancer ensuite furieuse sur ceux qu'on voulait déchirer.
On trouvait en abondance tout ce dont le peuple n'a pas besoin , mais le pain qu'il gagne à la sueur de son front, le pain qui fait sa nourriture, on l'en privait dès qu'on voulait exciter sa colère.
(i) Lorsqu'un ami vous invitait à dîner, il vous disait sans Êiçon d'apporter votre pain. Il y avait même des dîners nombreux où, chaque convive sortant un morceau de pain de sa poche, on en voyait de toutes espèces sur la table.