CHAPITRE QUATORZIÈME
Je passai plusieurs mois dans la plus grande tranquillité, et rien n'aurait troublé Tuniformité de mes journées, si tout à coup il n'avait été question de planter un arbre de la liberté devant le château. Le fermier Alix prétendait ne plus pouvoir s'y opposer, et bientôt je n'entendis parler que des préparatifs de cette cérémonie, qui devait amener et réunir beaucoup de monde. On m'apporta même le. bonnet destiné à couronner cet arbre; c'était l'ornement obligé de la fête. Ma bonne, fort alarmée de ce projet, qu'elle avait cru abandonné, et craignant qu'on ne voulût m'obliger à y paraître, résolut de sonder mes dispositions. « Sais-tu qu'on va planter un arbre de la liberté? me dit-elle. — Oui; que me fait cet arbre? — Mais... — Eh bien? — Eh bien! iras-tu à. cette cérémonie? — Si j'irai! et qu'y ferais-je donc? — Mais, dit-elle encore, c'est à la porte du château, on l'exigera peut-être. — Je n'irai pas. — On voudra que tu y assistes, que tu danses autour de cet arbre , enfin que tu fasses comme eux. — Je n'irai pas; on peut m'y traîner de force, mais volontairement jamais je n'y paraîtrai; je ne danserai ni ne chanterai, ni ne baiserai cet arbre, — Prends pitié de moi, Alexandrine; n'excite pas leur colère, il t'en coûtera la vie. — Je la perdrai plutôt que de m'avilir ainsi ; je ne crains pas la mort. » Ma pauvre bonne,, pleine d'angoisses, mit tout en usage pour me faire entendre raison; je restai inébranlable (i).
(i) Quelques jeunes personnes, croyant sauver la vie à leurs parents, eurent la faiblesse de prendre des rôles dans ces bac-
284 tNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
Elle courut aussitôt chez M. Alix, pour lui faire part d'une obstination qui pouvait avoir des suites si dangereuses pour moi ; ayant perdu tout espoir de me faire changer d'opinion, elle l'engagea à tout employer pour reculer cette fête malencontreuse, et elle Tobtint. Cependant , me persuadant que cette scène allait avoir lieu, en quittant ma bonne, je coupai mes beaux cheveux pour en éviter la peine au bourreau.
Gagner du temps était Hbeaucoup. La mort de Robespierre vint enfin changer le sort de la France. Les exécutions diminuèrent, Pespoir reparut dans ce pays infortuné. Tant d'horreurs avaient lassé le peuple; lui aussi désirait le repos. J'appris avec Joie un événement qui, disait-on, nous rendrait la paix. Une espérance vague de bonheur, de sécurité, suivait cette importante nouvelle dont je ne comprenais point encore les grands résultats. Je ne voyais personne qui pût m'en instruire, et mon existence n'éprouvait visiblement aucun changement. La peur régnait encore sur les esprits, on n'osait croire à la chute réelle de cette puissance redoutable. L'égoïsme, l'intérêt, l'attente de ce qui succéderait à cette catastrophe, agitaient diversement les citoyens. Les uns regrettaient leur part de pouvoir, les autres doutaient que l'hydre fût vraiment terrassée. Les habitants des Écherolles participaient à l'agitation générale, et tous cherchaient à
chanales, et se perdirent elles-mêmes sans obtenir la grâce qu'elles avaient payée si cher.
La vertu seule est conservatrice; la bassesse, qui ravit à l'âme sa vigueur et sa pureté, ne sauve rien.