‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 145 sur 241 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

façonner les événements, si j'ose ainsi m'exprimer, suivant leurs désirs ou leurs besoins , disposant à leur gré de ce nouvel avenir. Je me sentais humiliée et blessée par tout ce qui m'approchait; l'avidité des petits se montrait à nu depuis que cette terreur qui planait uniformément sur tous avait pâli.

Je me rappelle qu'un jour, étant assise dans le jardin avec ma sœur et ma bonne, les métayers de mon père vinrent s'étendre sur le gazon, près du banc oîi nous étions placées. Ils continuèrent leur conversation qui portait sur le partage des biens des émigrés, espérance chimérique qu'on leur avait jetée à exploiter dès le commencement de rémigration, et qu'ils rêvaient encore. Ces gens-là m'aimaient, ils me plaignaient même, et pourtant chacun d'eux disait devant la fille de leur maître : « Je me contenterai de mon domaine et n'en demanderai pas davantage. » Mon père nourricier était du nombre.

La réaction qui écrasa Robespierre ramena bientôt un régime plus doux, au grand déplaisir d'un haut personnage qui attendait beaucoup des services de Robespierre. Les prisons s'ouvrirent; la plus grande partie des prisonniers fut mise en liberté; on respira, on crut revivre. Mon sort se ressentit aussi de cette heureuse nouveauté, et se trouva changé d'une manière tout à fait inattendue pour moi.

Mon père avait une cousine germaine âgée de plus de quatre-vingts ans , qui vivait retirée à la campagne, et qui, par cette retraite et les soins de M. Bonvent, son homme d'affaires, un peu initié dans la Révolution,

avait échappé aux fureurs du temps. Elle ne devait sa conservation qu'à la peine qu*il avait prise de la soustraire en quelque sorte à la vue du monde ; et quels que soient les moyens qu^il sût mettre en usage, il y réussit. Mademoiselle Melon tenait à Pancien régime par son rang, sa fortune et ses habitudes, )e pourrais ajouter par son âge. Elle ne se faisait pas une idée juste du temps oti elle vivait, et chacune de ses paroles lui eût coûté la vie.

Elle se trouvait dans une de ses terres, oti elle voulait faire bâtir un château, lorsque les troubles amenés par la Révolution éclatèrent. M. Bonvent, qui connaissait le caractère véhément de mademoiselle Melon, comprit sur-le-champ les dangers qui en résulteraient pour elle et mit tout en œuvre pour la retenir dans cette retraite assez écartée. Elle consentit à y attendre le retour du calme; on arrangea donc à la hâte un petit logement dans une des ailes déjà bâties de ce château projeté; une écurie fut changée en quatre pièces, sinon commodes, du moins suffisantes pour le moment, où elle se logea avec deux de ses femmes; le reste fut dispersé dans les vastes dépendances de ce futur château.

Pendant que mademoiselle Melon faisait ses dispositions, le comité révolutionnaire du département de la Nièvre, faisant aussi les siennes, trouvait à propos de s'établir dans la maison qu'elle avait à Nevers, et force lui fut de rester à sa terre de l'Ombre. Elle répétait bien quelquefois qu^elle irait un jour chasser à coups de canne tous ces coquins de chez elle; mais

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