CHAPITRE QUATORZIÈME
comme tous ces propos ne passaient pas le coin de son feu, ces coquins ne s'en souciaient guère. D'ailleurs, M. Bon vent, jouissant tout seul d'une partie de la fortune de sa maîtresse , trouvait bien d'en faire durer le plaisir, et réussissait à empêcher les regards un peu avides de dame Nation de se fixer trop sur cette richesse. Mademoiselle Melon vivait donc assez tristement, mais en sécurité, quand tout souffrait ou mourait autour d'elle; ne recevant aucune gazette, ne voyant personne, elle ne connaissait plus le monde d'alors.
Or, il advint qu'un Jour, dînant en tête-à-tête avec M. Bonvent, on lui annonça qu'un paysan demandait à lui parler à l'instant même. Aussitôt mademoiselle Melon donna l'ordre de le laisser entrer. Cet homme, soit embarras, soit bêtise, n'expliquait pas très-clairement l'objet de sa visite. Sur la demande réitérée d'être clair, il reprend courage, et laisse tomber ces mots : u Vous savez qu'à présent tout le monde est égal, et je viens vous mettre en réquisition (i). — Comment? dit mademoiselle Melon, qui ne comprenait pas. — Je dis qu'à présent que nous exerçons librement nos droits, je vous mets en réquisition. — Mais qu'est-ce que cela veut dire? reprit-elle, déjà un peu impatientée. — Cela veut dire que vous devez m'épouser. » Entendre cette parole, se lever, prendre sa canne et la Ëiire tomber à coups redoublés sur cet épouseur de nouvelle fabrique, ne fut que l'affaire d'un instant. L'autre
(i) Dans plusieurs départements, beaucoup de jacobins forcèrent ainsi de riches héritières à les épouser.
battait humblement en retraite, et elle de le frapper de son mieux, en répétant : « Ah! tu veux m^épouser! va, va, je t'en donnerai, des noces! » L'homme stupéfait, tirant le pied, s'en allait à reculons, a Dame! citoyenne, on avait dit. — Ah! je suis citoyenne, à présent; attends, attends. Voilà pour la citoyenne. » Et le nigaud s'en alla ,
« Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris. »
Mademoiselle Melon rumina longtemps son courroux; on dit que M. Bonvent riait sous cape.
J'ignore encore comment la connaissance de ma triste position et des malheurs de ma famille parvint à mademoiselle Melon. Elle avait passé plusieurs années de sa jeunesse près de ma grand'mère , et se crut obligée à s'en montrer reconnaissante envers sa petitefille! Touchée d'une compassion profonde à la vue de l'abandon où j'étais, elle résolut de venir à mon secours. C'est de cette parente, qui ne me connaissait pas, et dont je savais à peine le nom, que je reçus une preuve d'intérêt bien précieuse et bien grande, surtout à l'époque où nous étions; car, bien qu'il y eût plus de calme dans les esprits, les places étaient encore occupées par les mêmes hommes.
Mademoiselle Melon , étant poussée par le désir généreux d'améliorer mon sort, envoya M. Bonvent au représentant Noël, qui faisait sa tournée dans le département de la Nièvre, afin de s'enquérir près de lui s'il, croyait que, vu son âge, sa solitude et le mauvais état de sa santé, elle pouvait réclamer les soins de sa petite-