CHAPITRE QUINZIÈME
Je pars avec M. Bonvent. — Je me représente l'avenir superbe. — Première entrevue avec mademoiselle Melon. — Sa bonté. — Vie de l'Ombre. — Grande uniformité des journées. — J'y reçois une petite somme d'argent. — De qui venait ce bienfait.
Monsieur Bonvent, ayant obtenu ce qu'il voulait, sentit la nécessité de profiter au plus vite de la permission de m'emmener. Il ne fallait pas laisser le temps de s^en repentir; mais ne trouvant ni voiture ni occasion, il n'y avait d'autre moyen de se mettre en route que d'aller à cheval. La petite jument qu'il montait était fort douce : « Vous n'aurez rien à craindre » , me dit-il. On me mit sur cette bête, il me suivit à pied. Cette première course à cheval fut de vingt-huit kilomètres.. Mon paquet était très-léger; je ne m'étais occupée que de ma petite chienne. De tout ce que j'avais aimé, il ne me restait qu'elle. Elle me suivit donc. M. Bonvent me fit bien entendre que mademoiselle Melon n'aimait pas les chiens. « Coquette restera dans ma chambre, lui dis-je, elle ne la verra point; rien ne pourra me faire abandonner ce fidèle animal que mon père et ma tante ont aimé et caressé. » J'arrivai trèslasse à Decize, petite ville sur la Loire; j'y passai la nuit chez d'honnêtes personnes qui me comblèrent de soins affectueux. Le lendemain je me remis en route , mais cette fois-ci à la suite de M. Bonvent, qui s'était
procuré un cheval à Decize. J^appris que ma monture s'appelait la jument des nièces, parce qu'elle servait toujours à toutes celles que mademoiselle Melon envoyait chercher. Ainsi , elle avait d'autres nièces que moi. Nouvelle très-importante! nouvelle qui me promit des plaisirs. Nous avions quatre grandes lieues à faire, pendant lesquelles je m'occupai agréablement de la douce existence qui m'attendait près de cette parente, dont la générosité était venue m'arracher à l'espèce de prison oti je languissais. Je me la représentais charmante malgré son grand âge, elle qui, sans me connaître, s'était intéressée à moi ; elle dont la bienveillante compassion venait à mon secours. Ah! sans doute, elle devait compter sur ma reconnaissance ; la grandeur de son bienfait me donnait la mesure de son mérite. Elle me semblait si bonne, que je la pensais belle.
J'arrivai donc à l'Ombre, me faisant le portrait le plus beau de sa personne et de ses vertus. Mon cœur battait avec violence en ouvrant sa porte, et laissant Coquette dans la cour, je suivis en tremblant M. Bonvent , qui me conduisit près de mademoiselle Melon.
Je la trouvai à sa toilette. Elle était assise sur un tabouret assez bas , pendant que sa femme de chambre crêpait fort serré un petit toupet dont les cheveux trèsblancs étaient relevés en arrière. Rien n'était moins avantageux que ce moment. Elle avait le front large, les yeux ronds et rouges, le nez gros et ouvert, les bras et les mains énormes, le corps un peu courbé. Elle me dit d'une voix très-aiguë : « Bonjour, mademoiselle des EcheroUes » , et me fit asseoir devant elle.