‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 149 sur 241 · CHAPITRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME

Mon illusion avait disparu, je me sentais interdite et je m'assis timidement, répondant de même aux questions qu^elle voulut bien m'adresser. Bientôt Coquette augmenta mon embarras; inquiète d^être séparée de moi, elle se précipita dans la chambre dès qu'on en ouvrit la porte; à la vue de ma petite bête, mouillée, sale et crottée, je me sentis pâlir, et ma tante de dire, avec sa voix aiguë : « Qu'on chasse ce chien. » Sa femme de chambre lui fit observer qu'elle le croyait à moi. J'ajoutai un oui tremblant. « Ah! si cela est, reprit mademoiselle Melon d'un ton radouci, qu'on le laisse. » Encouragée par cette condescendance, je lui fais mes excuses d'avoir amené cette petite chienne; je lui explique les raisons qui m'y attachaient, en l'assurant que dorénavant je la laisserais dans ma chambre. « Non, reprit-elle gracieusement, amenez-la, je vous prie, toutes les fois que vous viendrez chez moi, cela me fera plaisir »; et lorsque nous allâmes dîner, M. Bonvent vit avec étonnement Coquette installée dans les bonnes grâces de ma tante. Si j'avais eu plus de connaissance du terrain, j'aurais senti tout le prix d'une aussi grande faveur.

Je fus logée dans la petite chambre dite des nièces, faisant partie d'une maisonnette hors de la cour et située sur un chemin très-fréquenté. Ma tante me demanda si j'étais peureuse; sur ma réponse négative, après le souper on m'y conduisit; on y déposa mon léger paquet, et l'on me souhaita une bonne nuit. Je fermai ma porte et je m'assis pour me retrouver moi-même. Jamais je ne m'étais sentie seule à ce point. J'allais

d'éionnement en étonnement; en efifet, il me parut nouveau, pour ne pas dire très-bizarre, d'être tirée à grand'peine des EcheroUes, pour occuper cette espèce de cellule écartée oîi Ton m'abandonnait à ma bonne fortune. Elle était au rez-de-chaussée; un faible crochet fermait si peu solidement le volet de ma fenêtre, qu'un coup de poing l'eût fait sauter aisément ; personne ne demeurait dans cette maison, et si j'avais eu besoin de secours, il m'eût été impossible de me faire entendre. J'aurais même pu disparaître de gré ou de force sans qu'on s'en aperçût.

Cette manière d'agir dérangeait mes idées; et, ne pouvant me rendre compte de celles des autres, je cherchai. à m'en distraire en faisant l'examen de ma cellule. Voici ce qu'elle contenait : un lit dont le ciel était en papier; les rideaux de toile grise, bordés de satin bleu ; une couverture d'indienne bleue, un grand et vieux fauteuil jaune, une chaise de paille et une table ; les murs étaient blancs ; une petite fenêtre , une grande cheminée; et dans un enfoncement, deux rayons oîi se trouvait une histoire de la Chine, en dix ou douze volumes.

Ce rapide examen terminé, un sentiment indéfinissable s'empara de moi. Je ne désirais rien de mieux, j'aurais même rougi de l'approche d'une telle pensée; mais je croyais voir du décousu dans ce qui m'entourait; il y régnait quelque chose d'incohérent qui m'oppressait et m'inspirait une espèce d'efifroi, sans savoir pourquoi ni comment, et cette première nuit fut inquiète.

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