CHAPITRE QUINZIÈME. ^qS
Le lendemain matin , mademoiselle Melon vint me voir. Elle me parla tour à tour avec bonté ou avec rudesse; et mon cœur, qui allait au-devant d'elle, s'arrêtait surpris et attristé. Une tante! je croyais trouver en elle tout ce que j'avais perdu.
Cette impression pénible fut bientôt efifacée par le sentiment de tout ce que je lui devais. La reconnaissance me fit trouver mon sort heureux , et les premiers temps de mon séjour à POmbre furent doux , quoique monotones. Ne concevant pas que mademoiselle Melon eût daigné penser à moi , touchée profondément d'une bonté si peu méritée de ma part , je cherchai du moins à lui plaire et j'y réussis. J'étudiai ses goûts et ses habitudes, mettant mes soins à m'y conformer, afin de racheter par cette exactitude tout ce qui me manquait du reste.
Souvent elle me parlait de ma famille avec intérêt; suspendue à ses lèvres, je l'écoutais de même. J'appris ainsi qu'elle avait passé plusieurs années de sa jeunesse chez ma grand'mère, qui était sa tante; c'était au souvenir reconnaissant qu'elle en conservait, que j'avais dû son généreux appui, trouvant que c'était pour elle un devoir de rendre à la petite-fille une partie des soins qu'elle avait reçus de la grand'maman ; et cette parole de l'Écriture : Les vertus des pères descendent en bénédiction sur leurs enfants, se vérifiait en moi.
Bientôt, accoutumée à son ton et à ses manières, si peu semblables à celles de ma tante, je ne vis plus que ses vertus et sa bienfaisance.
Mademoiselle Melon avait beaucoup d'esprit et d'ori-
ginalité dans les idées ; à une mémoire prodigieuse, elle joignait une instruction peu ordinaire ; elle avait une grande connaissance de la société de son temps ; mais elle ignorait le monde du nôtre, et ne concevait rien à la Révolution. Lorsqu'elle apprit que le comité s'était emparé de sa maison, elle jeta feu et flamme; et chaque fois qu'elle y pensait, de nouvelles fureurs s'emparaient d'elle. 11 n'y a pas de doute que ses discours ne l'eussent fait périr, si, comme je l'ai déjà dit, M. Bonvent n'eût toujours trouvé le moyen d'empêcher ma tante de partir. Elle en parlait chaque jour, sans l'effectuer jamais; l'habitude achevant de la captiver, elle resta définitivement à la campagne. A quatre-vingts ans, on est long à faire ses préparatifs; il lui parut plus commode de gourmander du coin de son feu les auteurs de tant de désordres.
C'était pendant le fort de la Terreur, et bien avant mon arrivée , qu'avait eu lieu la plaisante demande en mariage dont j'ai parlé plus haut. On ne sut jamais si le manant n'était qu'un sot ambitieux, ou s'il était le jouet de quelque mauvais plaisant; car il ne se montra plus. Beaucoup de jeunes personnes bien nées s'en tirèrent moins heureusement que ma tante. Soit faiblesse, soit l'espérance d'arracher leurs parents à la mort, elles consentirent à ces honteuses alliances, et ne sauvèrent ni leurs familles ni leurs biens. Qu^ avait-il donc de plus terrible à redouter que ces unions avilissantes! Une de mes cousines, d'une figure charmante, étant mise en réquisition, répondit tout résolument qu'elle était fiancée à un soldat de la République,