CHAPITRE TROISIÈME
la vie , et Tabsence de sa raison lui ôtait la connaissance de son malheur et du nôtre.
Un vieux serviteur, nommé Saapa, nous avait quittés dès l'arrestation de mon père. Imbu des principes nouveaux, il nous regardait comme des monstres ; et, pour fuir la contagion de l'aristocratie, il abandonna la maison, et ne nous saluait plus lorsqu'il nous rencontrait. Cette liberté fameuse n'était que celle d'être ingrat ou cruel. L'histoire de Saapa, que nous appelions Saint-Pierre, avait ses singularités. Il était fils d'un noble vénitien, qu'un mariage disproportionné contracté contre le gré de sa famille avait forcé à se réfugier en France, oti il se fixa dans le Niveroali. Au bout de quelques années, ayant eu Pespo^ de se réconcilier avec ses parents, il partit , laissant ses deux fils à des gens qu'il crut dignes do«<^ confiance, et déposa dans leurs mains une somme assez considérable pour faire donner à ses enfants une éducation convenable à leur rang. Ceux qui reçurent ce double dépôt en abusèrent : ils s'approprièrent la somme , et les petits garçons gardèrent les poura|âux. Soit que leurs parents fussent morts, ou que leur mariage eût été annulé, ils n'entendirent plus parler d'eux , et restèrent dans la domesticité. Ils furent soldats l'un et l'autre. Pierre fit ses premières campagnes sous mon grand-père. Ma grand'mère, qui apprit son histoire, examina et fit examiner ses papiers , et lui proposa de le faire réhabiliter dans ses droits. Comme elle se connaissait parfaitement en affaires, il est à présumer qu'il en avait de justes. Mais la servitude avait avili Tâme de ces deux frères ;
ils préférèrent l'un et l'autre vivre et mourir domestiques , plutôt que suivre un procès qui eût troublé leur repos, et dont Tissue leur semblait peut-être douteuse. L'ingrat Saapa est mort à l'hôpital (i).
J^eus alors un chagrin très-vif : ce fut l'éloignement de la meilleure de mes amies , non pas que je l'accusasse d'avoir cessé de m^aimer, mais je fus seulement offensée de la conduite de ses parents qui, craignant de se compromettre, lui défendirent de me voir : sa porte ne s'ouvrit plus pour moi. Combien je me sentis blessée ! Ce fut le premier déchirement que mon cœur éprouva dans ses affections. Ainsi, dès mes plus jeunes années, je dus faire la triste expérience de la £siusseté du plus grand nombre des amis du monde. Le père de mon amie , qui venait souvent chez ma tante dans les beaux jours de sa vie, mit tous ses soins à la fuir dès qu'elle fut malheureuse. Julie, sa fille, fut obligée de l'imiter; exemple de plus d'une vérité connue de tous les hommes, mais qui leur paraît toujours neuve, parce qu'ils ne savent pas la prévoir : rinfortuné a peu d'amis.
Il fut question de transporter mon père à Orléans, oti déjà beaucoup de prisonniers de marque étaient réunis, et qui depuis furent transférés à Versailles,
(i) Cet homme, dans la maison depuis près de cinquante ans, y était traité avec les égards dus à un ancien serviteur devenu presque membre de la famille. La noblesse de son origine avait toujours empêché de le regarder comme un domestique ordinaire. Son ingrate pusillanimité nous affligea beaucoup ; je la signale ici comme une défection qui navra le cœur de mon père.