CHAPITRE QUINZIÈME
et qu'elle devait fidélité à un défenseur de la patrie, qui, dans ce moment même, exposait sa vie pour la défendre et versait son sang pour elle. On applaudit à sa fermeté, en la laissant libre de se conserver au soldat républicain, qui n'existait que dans son imagination.
Mon séjour à l'Ombre, objet d'une sincère et vive reconnaissance, produisit peu d'effets bienfaisants sur moi : trop livrée à mes propres pensées, privée des soins, des avis et de l'affection de ma bonne, je me sentais bien délaissée; j'étais seule enfin.
J'ouvris cette histoire de la Chine, dont les premiers volumes me rebutèrent par une fatigante nomenclature de noms barbares; je la rejetai. Peut-être y aurais-je trouvé de l'intérêt, en la continuant; mais personne ne m'engageait à supporter ce dégoût, personne ne me donnait de conseils, personne enfin ne s'occupait de mon instruction. Depuis plus d'un an, je n'avais ni lu ni écrit; je n'avais pas de quoi acheter du papier pour dessiner ou pour écrire; j'avais à peine de quoi travailler; et ma tante, malgré toute sa bonté, ne le remarquait pas.
Voici ma vie chez elle : A neuf heures du matm, j'allais lui dire bonjour. Au moment oîi l'on apportait son café, cinq ou six chats, invités par les mîaoux répétés de la femme de chambre, arrivaient de tous les coins de la cour pour partager le déjeuner de leur maîtresjïe. Lorsqu'ils avaient fini , ils s'en allaient comme ils étaient venus, c'est-à-dire parla fenêtre. Je suivais les chats, à la différence près que je m'en allais par la ^porte; tout cela se répétait chaque jour sans la moindre
variété. Je revenais à midi ; ce midi-là était onze heures et demie partout; Tappétit de ma tante réglant sa montre, et sa montre réglant sa maison, tout s'y faisait plus tôt qu'ailleurs. Pour éviter toute discussion sur ce point, elle avait elle-même brisé le ressort de ses pendules, afin que personne, excepté elle, ne pût savoir l'heure exactement. Les jours où elle avait faim, un coup de pouce donné à l'aiguille l'avançait encore d'une demi-heure ; prenant aussitôt sa canne et traversant la cour, pour se rendre à la salle à manger, elle s'étonnait que le dîner ne fût point servi. La cuisinière s'écriait qu'il n'était pas cuit ; qu'en tous lieux il n'était que onze heures, et elle avait raison. Ma tante répondait : « Voyez ma montre, il est midi, w
Lorsque le coup de pouce n'était pas trop fort, j'arrivais à temps chez elle pour l'accompagner; mais parfois je ne pouvais toujours éviter d'être un peu en retard; elle en était mécontente, et la conversation languissait. Après le dîner, je la suivais chez elle, oti je restais jusqu'à quatre heures ; j'y trouvais mon fauteuil placé pour moi près d'une table, et sous aucun prétexte, je ne pouvais ni le remuer ni le changer de place. Assise dans le plus grand repos, je travaillais sans bruit, assistant à la visite que le curé venait foire tous les jours à la même heure.
Ce curé, bien entendu, ne disait plus la messe (i), il
(i) A cette époque, aucun prêtre, même assermenté, ne pouvait officier; les églises étaient fermées ou converties en temples de la Raison. La statue de cette nouvelle déité, placée sur un