CHAPITRE QUINZIEME
avait eu pour la nation toutes les complaisances qu'elle avait exigées de lui ; car alors tout se faisait au nom de la nation, et ce n'est qu'à la grande souplesse de caractère dont il était particulièrement doué, qu'il devait le repos dont il jouissait. Ses visites étaient longues; souvent à quatre heures il causait encore, cherchant, par une conversation intéressante et variée, à distraire agréablement ma tante, et à compenser ainsi tout le bien qu'il en recevait. Je m'en allais alors pour revenir à six heures ; en hiver. Je revenais à cinq. Elles étaient longues, ces soirées d'hiver!
A mon retour, je retrouvais ma tante assise à un coin de la cheminée, et sa femme de chambre, Babet, à l'autre ; mon fauteuil , déjà placé vis-à-vis du feu , était presque au milieu de la chambre ; deux tisons qui se croisaient sans donner de clarté, voilà le feu; point de lumière, et mes quinze ans! Pendant quelque temps je n'eus pas d'ennui : blâmer m'eût semblé de l'ingratitude ; je n'avais même pas le mérite de repousser mes réflexions, je n'en faisais point. Je croyais que toutes les femmes de quatre-vingts ans vivaient ainsi; il me paraissait donc juste de m'y conformer. D'ailleurs, j'aimais mademoiselle Melon ; sa conversation était fort amusante, et dans ses jours de gaieté, elle me racontait
autel, y était révérée. Des femmes aux mœurs faciles n'ont pas craint d'en représenter l'idole et de s'offrir, dans le costume le plus succinct, aux regards de la multitude pressée autour du char qui les promenait dans les rues; et en effet, cette Raison-là était sans voile.
des anecdotes intéressantes de sa jeunesse (i); d'autres fois, elle me faisait redire les malheurs de la mienne, et le temps coulait vite. Cependant, lorsque tout cela ne fut plus neuf, et que ma tante, moins disposée à causer, gardait le silence, les heures devenaient longues, l'obscurité pesante, et, malgré moi, Je m'endormais; ma tante y vit un manque d'égards, et s'en plaignit ; aussitôt, me procurant une quenouille, je me mis à filer à la lueur des charbons, pour me tenir éveillée, sans pouvoir y parvenir toujours. A sept heures, on apportait le souper de mademoiselle Melon, qui restait le soir dans sa chambre ; il eût été difficile de traverser la cour aussi tard. D'ailleurs, les médecins,
(i) Une de ces anecdotes me parut si singulière, que je ne puis m'em pêcher de la rapporter ici.
c( J'étais petite fille , me dit mademoiselle Melon , quand ma grand-mère vint nous voir à Nevers. Après y avoir passé quelque temps, elle obtint de mon père la permission de m'emmener avec elle. Je la suivis donc à Paris, où elle demeurait habituellement, et comme elle m'avait en grande affection, je la quittais peu. Je l'accompagnais très-souvent à un couvent où elle allait voir une vieille religieuse qui avait plus de quatre-vingts ans. Ces visites ne m'amusaient guère, et les récits qu'elle disait à ma grand-mère, du vieux temps passé, m'ennuyaient. Cependant, un jour qu'elle disait : « Quand j'étais petite, on m'a dit... », je devins tout oreilles,- car étant petite aussi, cela m'intéressa, et je n'ai jamais oublié qu'elle raconta que Catherine de Médicis, curieuse de l'avenir, et, comme on le sait, très-superstitieuse, fit tourner la roue de la fortune pour connaître la durée du règne des successeurs de son fils. Elle soupira d'envie au règne de Louis XIII. La roue tourna si longtemps pour Louis XIV, qu'elle s'écria plusieurs fois : a Que ne suis-jede ce temps-là! » Le règne de Louis XV excita le même vœu. La roue ayant à peine tourné pour Louis XVI, elle s'arrêta. »