‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 154 sur 241 · CHAPITRE QUINZIÈME. 3o · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME. 3o

son gré les plats et les casseroles. A ses cris répétés, Nannette, la reine de céans, paraissait enfin, et Forage tombait sur elle. Ensuite, le dîner ou la composition d'un plat donnait lieu à une grande controverse ; puis ma tante repartait. A peine éloignée, les bûches étaient remises au feu, les tisons rapprochés, tout allait comme auparavant. Si, par hasard, elle se dirigeait vers ma chambre, la terreur panique me gagnait aussi. Je Tentendais de loin raisonner sur le gaspillage de ses domestiques, s'arrétant à toute minute pour réunir en tas, avec sa canne, les petits brins de fagots éparpillés à terre, répétant : a Je Tai toujours dit... » A cette voix qui sonnait l'alarme, j'arrangeais ma chambre de mon mieux, et j'allais au-devant d'elle avec tout le respect qui lui était dû et la prévenance dont j'étais capable; cependant, elle trouvait toujours à blâmer : mon manque d'ordre la blessait. Pour échapper à ses réprimandes, je pris donc le parti, à son approche, de tout cacher entre les matelas de mon lit. Ma tante, en me grondant de laisser mes effets épars, ne s'apercevait pas que je n'avais, pour les serrer, que le tiroir d'une table à écrire. Elle me donnait des leçons d'économie dont la plus grande partie étaient sages, mais quelques-unes vraiment pénibles. « En hiver, vous vous coucherez sans lumière, vous avez assez de la clarté du feu » , me disait-elle. Je ne puis taire que les visites de mademoiselle Melon étaient de terribles visites.

Ma tante, sortant peu de son appartement, n'était maîtresse que chez elle, et ne pouvait s'apercevoir des

désordres domestiques dont elle ignorait la plus grande partie. M. Bonvent, son homme d'afifaires, véritable maître de la maison, jouissait de la terre où nous étions, sans jamais en rendre compte à mademoiselle Melon, qui heureusement touchait elle-même le revenu du reste de ses biens, et qui crut faire un bon marché en obtenant de lui qu^il payât une partie des frais de son ménage ; cette espèce de capitulation , à la suite de débats très-animés, nous fit goûter quelque repos. Cependant, les discussions se réveillèrent : la maîtresse parlait de ses justes droits méconnus; le serviteur, habitué au pouvoir, refusait d'obéir, et ne se rendant plus à ses ordres, il vivait ouvertement en révolte. Ma tante alors me chargeait de ses commissions pour M. Bonvent, qui les recevait de mauvaise grâce; j'étais fort mal accueillie en rapportant ses réponses, de sorte que je me sentais fort à plaindre au milieu de ces guerres intestines. Du moins personnellement, je n'eus qu'à me louer des manières respectueuses de M. Bonvent envers moi. On lui reprochait du dérèglement dans sa conduite; je n'entendis jamais de sa part un mot qui pût me blesser, chose d'autant plus étonnante, que je ne puis cacher que, très-souvent, il arrivait ivre à souper, état que je remarquais sur-lechamp au soin qu'il prenait de ne pas dire une seule parole.

J'ai presque envie de demander grâce pour ces minuties qui peuvent paraître fastidieuses; mais qu'est-ce que la vie, sinon un enchaînement de détails plus ou moins importants? Je voudrais en

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