‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 155 sur 241 · CHAPITRE QUINZIÈME. 3o · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME. 3o

rendre le récit amusant; s'il n'amuse pas, on comprendra mieux encore combien la réalité en était accablante. Ce sont les grands événements qui prennent peu d'espace dans la vie; ils la brisent vite et vous rendent de même à ces petits détails de longue durée, qui font le charme ou le supplice de l'existence.

Ces deux puissances, qui luttaient constamment, par la faiblesse de l'une d'elles, donnaient lieu à des scènes parfois très-drôles; et, malgré le peu de valeur du récit que je vais faire, comme il est caractéristique, je cède au plaisir de le tracer.

Mademoiselle Melon ordonnait chaque jour notre souper, ce qui était très-naturel; mais chaque jour nous avions les mêmes plats. M. Bonvent, ennuyé de manger tous les jours un miroton et une gibelotte, prit le parti d'ordonner lui-même le souper et de l'ordonner bon. Nous eûmes alors d'excellents poissons, des poulets en abondance et tout le reste à Tavenant. Je ne sais si mademoiselle Melon s'en méfia, car elle me demanda un soir ce qye j'avais mangé. « Une fricassée de poulets, ma tante. — Vraiment! de poulets? — Oui, ma tante; elle était même excellente. — Vraiment? » Elle n'ajouta pas un mot de plus, et faisant appeler Nan nette avant de se coucher, il y eut grand bruit à la cour, et sa cuisinière de répondre avec le plus grand sang-froid : « Rassurez-vous, mademoiselle, vos ordres ont été suivis; mais mademoiselle des Écherolles est fort distraite, elle pensait à mille choses, et elle aura cru manger du poulet. » Cette fille le persuada si biei) à sa maîtresse, que le lendemain matin ,

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mademoiselle Melon, riant de ma distraction, m'apprit que j'avais mangé un miroton de bœuf pour une fricassée de poulets. C'était bien à mon tour de dire : « Vraiment! un miroton? » Mon air étonné fut pris pour un aveu, et ma réputation de distraite irrévocablement établie (i). Je fus bien obligée de tout faire pour la soutenir; car ma tante, ayant Téveil, me questionnait souvent, et je répondais effrontément : a Je ne me souviens pas du souper, ma tante. — Comme c'est étonnant! reprenait-elle, vous sortez de table. » Je crois bien que c'était fort étonnant; mais j'avais la pauvre Nannette en tête. Elle venait chaque jour me faire ses complaintes : a Ayez pitié de mon embarras , mademoiselle, je ne sais que faire : mademoiselle Melon ordonne une chose, et M. Bonvent une autre; il me chasse, si je ne lui obéis pas; ma maîtresse me renvoie si vous parlez, et si je perds ma place je suis sans pain. »

La terre de ma tante était comme un désert où il ne venait presque personne; quand il arrivait quelque visite, elle n'était pas toujours bien reçue; mais lors même que ma tante l'accueillait gracieusement, il lui restait cependant une certaine crainte que cette visite ne fût trop longue, et elle trouvait bientôt le moyen de Tabréger, surtout si c'était un voisin qui était venu lui demander à dîner. A peine sortie de table et revenue chez elle, au premier mouvement qu'il faisait sur sa chaise : a Quoi, monsieur, vous me quittez déjà!

(i) Je dois convenir que depuis je Tai bien méritée.

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