‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 156 sur 241 · CHAPITRE QUINZIÈME. Boy · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME. Boy

s'écriait-elle avec empressement , vous me privez sitôt du plaisir de vous voir ; mademoiselle des Écherolles, cour.ez, voyez si les chevaux sont prêts, que monsieur n^ait pas le désagrément d'attendre. » Et mademoiselle des Echerolles courait, volait, pour remplir cet ordre, tandis que l'étranger, surpris, achevait d'écouter ces vifs regrets de ma tante, qui le mettait si poliment à la porte. Il y avait une bizarrerie très-divertissante dans cette manière dMconduire son monde; mais alors elle m^embarrassait , et je ne la trouvais pas fort drôle.

Quelques-uns s'en fâchaient et ne revenaient plus ; les autres en riaient. Cependant, cette manière d'agir rendait les visites très-rares, ce qui me condamnait à une grande solitude.

Les personnes qui vivent seules et auxquelles une fortune considérable permet d'avoir des goûts, parce qu^elles peuvent les satisfaire, ces personnes-là sont très-exposées à les voir dégénérer en habitudes tenaces que rien ne peut rompre. C'était l'histoire de mademoiselle Melon; tout ce qui Pentourait devait céder à la puissance de ses habitudes. Charitable, compatissante, cherchant de tout son pouvoir à soulager les maux d'autrui, douée d'un cœur généreux et bon, la bizarrerie née du joug de l'habitude pouvait la faire paraître dure. C'est ainsi qu'un jour, oîi, contrariant sans le savoir une de ses idées , je vins la prier de me permettre d'envoyer chercher un chirurgien pour m'arracher une dent , elle me répondit : « Comment î vous avez mal aux dents? — Oui, ma tante, j'en soufifre cruellement. — C'est votre faute ; je n'ai jamais

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eu mal aux dents, moi, et tan^que vous serez ici, vous ne la ferez point arracher. » Je le répète, elle était bonne; mais j'avais deviné une de ses manies; ef ne sait-on pas quelle force il y 3 dans une manie? Du reste, c'était une malheureuse dent qui déjà m'avait fait passer beaucoup de nuits blanches aux Ëcherolles, pendant que j'y étais en arrestation. Fatiguée de souffrir, j'envoyai chercher un chirurgien pour l'arrachCT. o Je ne vais pas chez les aristocrates n, me fit-il dire. Ne voulant pas courir les risques de recevoir une seconde réponse de ce genre, je gardai ma dent. La manie de ma tante avait eu le même résultat que le jacobinisme.

Le curé du village était donc la seule personne admise journellement chez mademoiselle Melon ; elle le nourrissait en partie, car il était pauvre ; la nation payant peu ou pas du tout les prêtres, même les plus complaisants pour elle. 11 ne s'était pas marié, parce qu'il n'avait essuyé que des refus ; il s'en plaignait sans façon, espérant un jour être plus heureux. Ce que je ne m'explique point, c'est la contradiction qui se trouvait souvent dans ces misérables prêtres : un de ses confrères se maria, et ce fut lui qui donna la bénédiction nuptiale, avec les formes usitées par l'Église, à laquelle ni l'un ni l'autre ne croyait, et dont tous les deux avaient renié la foi. Et c'est sérieusement qu'en me parlant de cette union sacrilège, il me disait : « Ce curé-là est mon ami, sa piété est fort grande, et je n'ai pas cru pouvoir lui refuser mon ministère. »

Je redoutais cet homme et ne le recevais point chez

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