‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 159 sur 241 · CHAPITRE SEIZIÈME. 3l · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIÈME. 3l

manquait. Il est &cile de juger qu^il me manquait beaucoup. J^étais un peu humiliée de la grande différence que je trouvais entre nous deux. Ses manières nobles et gracieuses, Taisance de bon ton et la facilité d^élocution qui se &isait remarquer dans ce qu'elle disait, tout enfin rendait Joséphine une personne charmante. Je cherchai donc à me mettre un peu à son niveau , par mon attention à profiter de ce que je pouvais atteindre et saisir de son esprit et de ses manières distinguées. Pour le reste , nous étions aussi éloignées que peut Tétre la beauté de la laideur ; mais en admirant les grâces dont elle était douée, je ne trouvais rien à regretter en moi, parce que je jouissais de ses succès comme d^un bien qui était mien. Il me semblait naturel qu^elle fût belle, admirée et digne de Têtre; depuis mon en£Eince je l'avais vue ainsi. Une amitié sincère n'admet point la jalousie. Que ces heures étaient douces! que cette intimité avait de charmes pour mon cœur sevré depuis si longtemps des épanchements de la confiance! Obligée de vivre pour ainsi dire en moi-même et d'y ensevelir toutes mes pensées, j'écoutais maintenant avec délices les expressions simples et vraies de mon amie et de sa mère. Un bon ton partant du cœur, des manières naturelles et distinguées; tout, près d'elles, me rappelait mon bon temps d'autrefois et l'atmosphère où j'avais passé mon enfance. Ces heures-là valaient toute une vie.

Aucun de mes parents ne voulut être mon curateur ; ils sortaient tous de prison et ne se considéraient pas

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comme assez en sécurité. Ils s^assemblèrent pour y pourvoir et choisirent M. Charles, homme de loi, qui demanda et obtint pour moi un secours provisoire; c^est, je crois, la seule affaire dont il se soit occupé. Je touchai deux mille francs en assignats, qui avaient déjà peu de valeur, et je partis pour les Echerolles, oîi j'allai voir ma sœur, que je trouvai bien portante ainsi que ma bonne. Je fournis leur ménage de différentes provisions, et, laissant à ma bonne une partie de mes assignats, je revins chez mes amies. Joséphine ainsi que sa mère brodaient pour de l'argent; toutes mes cousines en faisaient autant. La noblesse appauvrie travaillait pour les nouveaux riches. C'est ainsi qu'en prison, ou en arrestation dans leur propre maison, elles utilisaient leur temps pour subvenir à leurs besoins; car l'argent était rare pour elles. Plusieurs dames avaient obtenu de rester prisonnières dans leurs appartements, faveur d'un bien grand prix et objet des vœux ardents de celles qui n'avaient pu l'obtenir. Une de celles-ci ( I ) , détenue aux Carmélites, sollicita vainement d'être mise en arrestation chez elle. Sa santé étant bonne, on trouva qu'il n'y avait aucune raison pour lui accorder cette grâce. Que fit-elle? elle occupait seule une petite cellule ; ayant trouvé le moyen de se procurer un fagot de sarment, elle calcula assez bien l'heure de la visite du médecin pour brûler à temps son fagot, s'agitant de toutes ses forces devant ce feu passager, mais vif. Quand il arriva, il trouva une

(i) Je crois que c'est madame de Blots.

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