CHAPITRE SEIZIÈME. SlQ
nous exprimer ; car nos chaises , placées très-loin l'une de l'autre, ne nous permirent plus de rien dire qu'à voix haute. Ma tante voulait tout entendre. Son ouïe, un peu dure, mais d'une espèce traîtresse, avait des retours qu'il fallait craindre, et nous n'osions nous adresser la moindre parole en aparté. Pendant ce silence obligé, mes pensées surabondantes voulaient se faire jour à toute force; jamais mon esprit ne fut aussi fécond que dans ces heures muettes. J'étouffais de mille idées bouillantes, qu'il fallait taire ou garder jusqu'au moment des douces causeries du coin du feu. Ma consolation était que ma cousine en souffrait autant que moi , car ce que Ton souffre à deux est plus léger. Que faire pour rompre la monotonie de notre existence? Je mourais d'envie de voir du nouveau, de dire du nouveau ; enfin j'avais le besoin de donner à un jour, à un seul jour une autre couleur que celle de la veille. La fête de ma tante nous en donna bientôt l'occasion , et nous résolûmes de la saisir. La Saint-Antoine approchait; il fut décidé que nous la célébrerions avec un éclat inusité à l'Ombre, et les préparatifs embellirent et occupèrent beaucoup de nos journées, par tout ce qu'une semblable entreprise exigeait de soins et de recherches , dans un lieu dépourvu de ressources. Dans mon entraînement , je voulais garnir nos robes de feuillages verts, je ne rêvais que fleurs et guirlandes; j'en mettais partout, quand ma cousine eut la cruauté d'interrompre le programme que je composais, en me montrant la fenêtre : la terre était couverte de neige; en m'occupant de la Saint-Antoine j'oubliais le 17 janvier.
Enfin le soleil se leva pour éclairer cette fête mémorable. Ma cousine avait prié son oncle de venir ce jour-là faire une visite à ma tante, et M. de Chaligny, fidèle à sa promesse, arriva de bonne heure avec son fils Frédéric, pour concerter notre plan. Il vint demander à dîner à mademoiselle Melon, dont il était aussi le neveu , et qui , ayant pour lui une estime particulière , aimait quMl passât quelquefois plusieurs jours chez elle, exception toute favorable à notre projet.
En sortant de table, nous esquivant l'une après l'autre, nous laissâmes M. de Chaligny chargé de tout le poids de Taprès-dînée. Il avait été prié d'être amusant, afin qu'on ne s'aperçût point de notre absence. De temps en temps, un : « Où sont ces demoiselles? » le forçait à redoubler d'amabilité. Ces demoiselles passaient leurs robes blanches, et disposaient le plus gracieusement possible leurs petits présents : c'étaient des bonbons, des pâtisseries, des fruits, des marrons, des oranges que nous avions fait venir de la ville voisine, seules bagatelles que la saison nous offrît. Nous allâmes ensuite rejoindre nos gens, qui étaient rassemblés dans la cuisine, et, convaincues de la nécessité d'une répétition, nous nous emparâmes d'un bon paysan que le hasard y avait amené, et tout aussitôt l'ayant fait asseoir, il fut chargé de représenter mademoiselle Melon. Après lui avoir préalablement feit une profonde révérence, nous lui récitâmes avec emphase les vers que nous avions composés en son honneur. Il prit tout cela pour du latin, ce C'est bien beau, s'écria-t-il, mais je n'y comprends rien. » Je