‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 164 sur 241 · CHAPITRE SEIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIÈME

tateur errant sur les tourtes et les gimblettes, glissant avec complaisance des oranges aux plaisirs (i), son attention fut captivée par tant de charmes qu^elle fut perdue pour le reste. « Ah ! ma tante ! des vers superbes, quelle humiliation pour nous! — Vraiment, des vers! je ne m'en doutais pas. Allons, répétez- les moi, ce sera la même chose. » Et nous voilà rejouant la scène de la veille.

Ma cousine, dont les talents créateurs avaient causé cette distraction si cruelle pour mon amour-propre, eut les plus grands droits à la gloire de cette journée. J'^éprouvai une joie véritable en voyant ma tante lui en Élire les plus gracieux remercîments , car parfois elle lui montrait de la sévérité. L'opinion prononcée de sa famille contre les prêtres assermentés blessait mademoiselle Melon, parce qu'elle était offensante pour le curé dont elle faisait le plus grand cas. De là naissaient fort souvent des scènes désagréables, parce que ma tante trouvait dans cette différence de manière de voir, un blâme pour elle-même. J'ai souvent remarqué que le plus grand tort de ceux qui ne pensent pas comme nous vient de ce qu'on croit trouver dans leur opinion un reproche pour la nôtre, et qu'on ne leur accorde point la liberté de pensée et d'opinion que l'on veut réserver pour soi-même entière et sans limites. Le curé, piqué du peu d'estime qu'il inspirait, n'adoucissait pas l'humeur de ma tante, et cette humeur

(i) Espèce de gaufres très-légères.

engendrait de nouveaux ennuis, qui jetaient une contrainte de plus dans notre petit cercle.

Je fis alors la connaissance d^un Suisse, établi depuis assez longtemps dans le voisinage; honnête homme, disait-on , qui retournait dans son pays. Les occasions sûres étaient rares; je m^empressai donc de lui confier l'argent que madame Fabrice m'avait remis ; j'y joignis l'adresse de mon père et toutes les recommandations que peut inspirer le cœur d'une fille tendre. Ma cousine lui confia aussi une montre pour M. de Saxy, son oncle. Eh bien, il en fut comme avec la dame, rien n'arriva à sa destination ! C'est encore un nom à taire. La Suisse ne me portait pas bonheur. Je sentis cruellement ces différentes pertes que je n'avais aucun moyen

de réparer.

Le printemps s'écoula dans un doux repos : des promenades , quelques lectures remplissaient agréablement nos journées; je trouvais qu'elles s'envolaient trop vite , car ma cousine , rappelée près de son père , allait m'abandonher. En effet, bientôt seule, tout fut désert autour de moi; mais ma solitude dura peu : la crise qui avait brisé la vie de tant de braves gens semblait suivre un but de paix et de conciliation. Les émigrés lyonnais rentrèrent tous ; mon père revint comme eux, fut rayé provisoirement de la liste des émigrés, et rentra aussi dans la jouissance provisoire de ses biens. Il m'apprit ces heureuses nouvelles, et m'écrivit que bientôt il viendrait me chercher, voulant lui-même remercier ma tante de l'asile généreux qu'elle m'avait donné. Grande fut ma joie à la réception de cette lettre , mes-

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