‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 166 sur 241 · CHAPITRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

Mon père recouvre provisoirement ses biens. — Je retrouve l'argenterie cachée par l'ordre de ma tante. — Nous partageons notre temps entre la ville et la campagne. — Nouvelles persécutions et nouvelle fuite. — Nous repartons pour Lyon. — Mon père y est poursuivi avec acharnement. — 11 échappe à ses ennemis. — Je retourne aux EcheroUes.

Je revis Joséphine. Mon père appela de tout son cœur les bénédictions du ciel sur ceux qui avaient protégé sa fille ; et partageant notre temps entre la ville et la campagne, cet été fut un des plus heureux de ma vie. La maison de Moulins, où avait siégé le Comité révolutionnaire, nous fut rendue, et nous y logions pendant nos courts séjours à la ville. Je ne sais si j'ai dit, au commencement de ce long récit, que la prévoyance de ma tante des EcheroUes v avait fait cacher de Pargenterie dans une cave. Elle avait dédaigné d'y veillei elle-même, devinant Ta venir : « Si quelqu'un revient, ce sera toi », dit-elle; et Penfant désigné par elle revint en effet.

Nous étions servis par un Valaque, prisonnier de guerre, qui parlait à peine le français, jeune homme bien élevé, et que mon père prit auprès de lui pour l'arracher aux horreurs de la caserne. Je lui fis comprendre parfaitement ce que Je voulais, et nous descendîmes ensemble dans la petite cave qui recelait mon trésor. Elle n'était pas tout à fait vide des vins étrangers dont nous l'avions laissée remplie; mais on en avait

bu copieusement. Quelques bouteilles gisaient éparses çà et là, et un assez grand nombre recouvrait encore la place oîi je fis creuser. La caisse était rompue, et Targenterie mêlée à la terre frappa bientôt nos regards. Joseph, qui comprenait très-bien qu'elle avait échappé aux yeux des jacobins qui si souvent visitèrent cette cave, jetait des cris de joie à chaque objet qu'il trouvait, croyant remporter une victoire sur ces brigands, ces voleurs. Il n^appliquait pas trop mal le peu de mots français de son répertoire. Tout y était. Je fis porter à mon père une corbeille pleine de plats, d'assiettes, de couverts, et je bénis encore ma tante ; car cette précaution sage nous fit vivre plusieurs années.

Il y a une espèce de monstre politique à deux visages, Tun tranquille et bienveillant, Pautre cruel et sanguinaire, dont nous ressentions tour à tour la bonne ou la mauvaise influence : on le nomma réaction. Le parti modéré prenait-il le dessus, tout s'apaisait, l'espérance relevait les cœurs abattus : c'était la réaction; les révolutionnaires redevenaient-ils puissants à leur tour, la terreur, réveillée à leur voix terrible, glaçait les âmes ; tout souffrait et cherchait à fuir au loin. C'est la réaction, disait-on encore. Que connaissais-je autre chose, moi, enfant, puis jeune fille, ballottée par ces orages, ignorant les causes, ne voyant que les effets? Quand le calme venait à reparaître, ou bien lorsque les flots furieux menaçaient de nous engloutir, je me livrais toute résignée à mon sort, en répétant, comme les» autres : C'est une réaction; et je croyais avoir tout dit.

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