CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
Eh bien, un jour que mon père m'avait envoyée à Moulins pour quelques affaires, j'y trouvai les esprits fort agités ; on avait des nouvelles alarmantes de Paris : un représentant du peuple venait d'arriver ; la radiation provisoire de mon père avait été révoquée, et déjà Ton parlait de l'arrêter : c'était encore la réaction. Je revins en grande hâte. En peu d'heures les paquets furent faits, et avant la nuit nous étions sur la route de Lyon, dans un cabriolet dont on n'avait pas pris le temps de resserrer les soupentes trop lâches. Au moindre choc, nous nous sentions lancés vers l'impériale de cette maudite voiture, risquant de nous y briser la tête, et tout cela pour une réaction.
Par suite de cette réaction, nous ne trouvions pas de chevaux. Plusieurs représentants se rendaient dans le midi de la France, et les maîtres de poste, excédés de tant de réquisitions , envoyaient une partie de leurs chevaux dans les campagnes, ne gardant à Técurie que le strict nécessaire. Ce ne fut donc qu'au bout de cinq jours que nous arrivâmes à Lyon , à dix-huit myriamètres seulement de Moulins ; encore aurions-nous été forcés en plein midi de rester à la dernière poste, toujours faute de chevaux, si notre bonne étoile n'avait amené là une malle-poste surnuméraire et inattendue, dont le courrier voulut bien venir à notre aide. Nous montâmes dans cette étroite voiture, plus dure, plus cahotante même que la nôtre (i). Il n'y avait que deux
(i) Les diligences étaient toutes très-mauvaises. Glissant sur le siège en cuir grossier, ne trouvant rien que la main pût saisir,
33o UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
places, nous étions trois, ce qui fit que j^arrivai à Lyon sur les genoux de notre bon gros conducteur : c'était encore la réaction.
Notre voiture nous fut amenée le lendemain chez M. Guichard, faubourg de Vaise, où nous étions descendus; c'était lui qui avait engagé mon père à rentrer en France et à profiter de l'amnistie accordée aux Lyonnais fugitifs. Ce fut près de cet ami fidèle que nous trouvâmes un asile sûr. La nouvelle terreur qui s'étendait sur notre malheureuse patrie fit affluer à Lyon un grand nombre de personnes qui espéraient lui échapper, en y trouvant un refuge ou des moyens faciles pour passer en Suisse. Nous y revîmes la famille de Bussy, arrivée avec nous à Lyon, lors de notre première fuite de Moulins. Comme nous, elle avait eu de mauvais jours et quelques moments de joie ; comme nous, elle fuyait encore! Tristes et douces étaient ces rencontres ; en se racontant les dangers que l'on avait courus , on jouissait de les avoir évités ; mais on tremblait de ceux qui s'amoncelaient sur nos têtes. Plusieurs personnes trouvèrent chez M. Guichard le même accueil que nous, de sorte que, formant une société agréable et sûre, nous vivions seuls et sans contact avec le dehors.
on était jeté violemment d^un côté à l'autre. Une fois, je restai comme anéantie à la place où m'avait laissée le dernier cahot, et j'entendis le postillon qui me quittait dire à son camarade : « Cette pauvre jeune dame, mon ami, ne la mène pas sur le pavé, car elle arriverait morte à l'autre poste. » La pitié de ce postillon m'alla droit au cœur, et si j'avais pu ouvrir les yeux, mon regard l'en eût remercié.