‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 170 sur 241 · CHAPITRE DIX-SKPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SKPTIEME

alarmes continuelles, nous eûmes quelques journées heureuses.

Cependant, la santé de M. Guichard devenait de plus en plus languissante; il ne pouvait sortir de sa chambre, et bientôt nous le perdîmes. Il ne s'attendait pas à une mort si prompte, car la veille encore, respirant avec délices un bouquet de violettes que je lui apportai, il rêvait, en savourant leur frais parfum, au lieu de sa naissance, et m'entretint du voyage qu'il comptait y faire aussitôt qu'il serait guéri. Le lendemain matin, il tomba en agonie. Rassemblés autour de son lit, pour nous consoler par la prière, il devint notre unique pensée; absorbés dans ce malheur, pénétrés de cette immense perte, le reste fut oublié, et les précautions de sûreté négligées. Mon père vit tout à coup venir à lui un petit garçon qui avait pénétré sans difficulté dans la maison , et qui lui remit une lettre de la municipalité de Lyon, adressée à M. Guichard. « Il se meurt, répondit mon père; porte cette lettre à la municipalité du faubourg. » Peu après, le petit garçon revint encore, a Je n'ai trouvé là-bas qu'un seul membre , qui a ouvert le paquet et m'a dit : (c Cela ne me regarde pas, retourne dans la maison « Guichard, et dis qu'il faut qu'on y prenne cette lettre. » Mon père l'ouvrit et la lut ; c'était un nouveau mandat d'arrêt décerné contre lui. On griffonna un reçu au messager, qui s'en retourna. Nous avons toujours ignoré la personne qui sut si généreusement nous avertir de ce nouveau danger, et nous ménager le temps de l'éviter. Je ne saurais trop reconnaître et

bénir les soins de la Providence, qui plaça sur notre route tant d'âmes bienveillantes, tant d'amis sincères et vigilants, attentifs au salut d'une léte si chère.

Nous ne quittâmes point la maison après la mort de M. Guichard, sa veuve nous témoignant la même bonté. Où eussions-nous été mieux? Quelle autre retraite aurait pu nous offrir les avantages de celle-ciî Asile sûr, amitié sincère, tout se réunissait pour nousy fixer. Mais nous restâmes seuls. les personnes qiM s'y trouvaient avec nous étant parties. Des visitai nouveUes furent faites pour arrêter ce cher proscrit, qafi nos soins assidus dérobèrent toujours à leurs recherches j et le bonheur d'y réussir nous ayant malgré tant d^ périls inspiré une sécurité dangereuse, il fut sur le point d'en être la victime, un jour qu'il se promenait dans une allée couverte du beau jardin attenant à la maison. Ce jardin, entouré de murs et de rochers, n'était accessible aux regards des voisins que dans uoa partie , qu'il évitait avec soin ; et croyant ainsi accorder assez à la prudence, il se livrait souvent au plaisir de, la promenade, plaisir contre lequel je murmurais beau-j coup par inquiétude pour lui. Le malheur voulul qu'un commissaire qui était à sa recherche entrât pai une porte du jardin, et se trouvât inopinément en face de mon père, un peu surpris de cette visite. Le commissaire lui signifie l'ordre dont il est porteur ; madame Guichard ne perd pas la lète, elle rentre chez elle en ^~ les priant tous deux de la suivre, et là, ouvrant son secrétaire : " Vous êtes père de famille, citoyen, ditelle à cet homme; sauvez la vie d'un pÈre de famille:

cet argent est à vous, prenez; vous êtes emré seul, personne n'a vu monsieur, et vous pensez bien que nous vous garderons le secret. » Cet homme se laissa toucher et partît. Il fut résolu que mon père ne sortirait plus que la nuit dans le jardin; j'obtins cette promesse à force de ferventes prières et de supplications. C'est ainsi que nos journées se passaient dans les alarmes continuelles que faisait naître une persécution aussi acharnée. Heureusement, mon père trouva dans l'amitié, dans la générosité de ses amis une puissante sauvegarde. Il le reconnaissait de tout son cœur; mais la vie lui devenait odieuse, et la contrainte irritait son âme; il voyait un beau jardin devant lui, et n'osait y faire un pas : c'était le supplice de Tantale. Privé d'exercice, son sang s'agitait, la véhémence de son caractère s'exaltait par tant de contrariétés; son esprit s'aigrissait, et plein d'amertume et d'impatience, il appelait à grands cris la liberté ou la mort. Que de fois il m'a répété : « J'aime mieux mourir que de vivre comme je vis; que l'on me prenne, que Ton me guillotine, ce sera fini; je ne puis supporter une semblable existence, mieux vaut mourir. — Et moi, mon père, et moi ! que deviendrais-je? » Que de peines n'avais-jc pas pour le calmer, pour lui inspirer un peu de résignation et d'espérance! et lorsque j'y avais réussi, je voyais bientôt une nouvelle irritation détruire mon ouvrage. Enfin, ne pouvant plus résistera lui-même, et répétant : « .l'aime mieux mourir que de vivre ainsi prisonnier H, il sortit dans le jardin; on l'épiait encore, il fut aperçu.

Le successeur de M. Guichard, fameux jacobin, et fort zélé pour son parti, donna aussitôt des ordres pour qu'on se transportât chez madame Guichard; car, à son grand déplaisir, et très-heureusement pour nous, il se trouvait forcé de partir à l'instant même pour une mission importante. Le soin d'exécuter ses ordres fut donc remis à un commissaire, plus honnête homme qu'il ne le croyait. Celui-ci court aussitôt chez une dame de notre connaissance, lui explique Taffaire dont il est chargé , et la prie de nous en avertir, a Je suis sûr qu'il est chez madame Guichard; je demande qu'il pa^te ou que l'on me dise où il sera caché, afin que je n'y cherche pas » ; et il s'éloigne en fixant l'heure de sa visite. Aussitôt que nous apprîmes cette nouvelle, toutes les mesures furent prises pour cacher mon père à tous les regards, et nous attendions avec de grands battements de cœur ce moment dangereux, lorsqu'on sonna violemment à la porte : c'était un grand homme enveloppé dans son manteau. Il demande mon père. La bonne Jeanne-Marie répond qu'il n'y est pas; l'autre assure qu'il y est. « Je suis son ami, ne craignez point; je me nomme Rostaing; allez lui dire que c'est moi. » A ce nom, déjà la porte s'était ouverte et refermée sur lui.

M. de Rostaing (r) revenait d'un voyage assez long; apprenant les nouvelles persécutions suscitées à mon

(i) C'était un ancien officier qui avait servi pendant le siège, n était aussi distingué par sa bravoure et ses connaissances militaires que par son noble caractère et ses grandes vertus.

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