CHAPITRE DIX-HUITIÈME
Mort de ma sœur. — Madame Grimauld. — Réaction en faveur puis contre les émigrés. — Mon père et mes frères reviennent à Lyon. — Je les y rejoins. — 1 8 fructidor. — Mon père proscrit de nouveau. — Mon retour aux Écherolles. — Ma présence ne peut s'y prolonger. — Je repars pour Lurcy et l'Ombre. — Je vais au Battouée. — Mon cousin donne asile aux prêtres et aux autres proscrits. — Scènes de notre vie de chaque jour.
J'ai dit dans le chapitre précédent que mon père, ne pouvant me garder près de lui dans Tasile que l'amitié lui avait offert, crut prudent de me renvoyer aux Echerolles, pour y terminer quelques affaires et y raviver son souvenir dans des cœurs bien près de l'oublier. J'y retrouvai les fermiers continuant leur fortune et leurs banquets. Leur luxe s'était accru avec leurs richesses; on aurait pu les croire heureux, si l'inquiétude qui naît de l'instabilité des spéculations n'avait jeté des craintes à travers leurs joies (i). Une peine d'un autre genre vint y mêler ses alarmes. Une bande de voleurs, formée dans le sein même de la province, menaçait tous ces nouveaux riches; et tandis que presque seule dans le château , j'y dormais du sommeil le plus paisible, M. Alix et sa famille ne reposaient pas. Ce n'était plus à chanter des chansons joyeuses que les
(i) Cette rapide fortune s'écoula vite entre leurs mains; ils se trouvaient un jour plus pauvres qu'ils ne l'avaient été avant d'être riches, et bien plus malheureux.
heures de la nuit s'écoulaient pour eux. Veiller à leur sûreté, songer à se défendre, trembler au moindre bruit, redouter pour eux-mêmes le sort de quelques voisins qui avaient été assassinés, toutes ces alarmes enfin répandirent des ombres sur leur prospérité. Soit vérité , soit envie d'un bonheur que l'on se réjouissait de troubler, il circulait que le nom de M. Alix avait été vu sur la liste fatale, et dès lors plus de sommeil pour lui.
Ma sœur existait encore, mais sa vie touchait à sa fin. Elle s'affaiblissait de jour en jour, et elle mourut de vieillesse à vingt ans. Le mercure pris par sa nourrice, pendant qu'elle l'allaitait, détruisit ses forces vitales et altéra sa raison : exemple funeste des dangers auxquels une mère expose son enfant, lorsqu'elle est obligée de recourir au sein d'une étrangère pour le nourrir. Ma mère ne s'en consola jamais, et jusqu^à sa mort s'en fit les plus vifs reproches. Cependant, elle avait pris très-scrupuleusement des informations sur cette nourrice; mais sa prudence fut endormie ou satisfaite par les témoignages qu'elle reçut de la conduite d'une femme assez adroite pour en imposer à tous (i).
La courte existence d'Odille n'avait été que souffrance; née pour être forte et belle, ces avantages disparurent peu à peu , et cédèrent à l'excès de ses maux. Je la trouvai heureuse d'en atteindre la fin. Néanmoins,
(i) Ayant une santé très-délicate, ma mère n^avait pu nourrir elle-même aucun de ses enfants.
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