CHAPITRE DIX-HUITIÈME. S^J
réalité. Les voitures publiques ne pouvaient suffire au grand nombre de personnes qui s^éloignaient de Lyon. Ce n'étaient pas seulement les émigrés qui prenaient la fuite. Leur danger suscitant bien des craintes, des parents , des amis venus pour les voir , regagnaient au plus tôt leurs retraites. Maïs tous les proscrits ne repassaient pas la frontière; il est si difiicile, lorsque les pieds ont touché le sol natal, de leur feire parcourir, encore la terre de Pexil! Beaucoup restèrent donc en dépit des nouvelles rigueurs.
Adieu mon père! Adieu mes douces espérances et mes rapides plaisirs, mes joies si pures et si belles! Adieu, mon père!... mes frères, adieu! adieu!
La voiture partit... Excepté Babet, je ne vis autour de moi que des hommes à figure pensive; chacun d^ux, sans doute, regrettait aussi des parents, des amis et de chères illusions ; chacun de nous se renfermait dans un silence observateur, en «herchant à découvrir la couleur politique dé ses compagnons de voyage; et bientôt, s'abandonnant à la force de ses pensées, on en suivit le cours sans s'occuper de son voisin. Moi-même, j'oubliai longtemps oîi je me trouvais, pour repasser dans mon esprit les étonnantes vicissitudes dont nous étions victimes. Je ne fus tirée de cette profonde rêverie que par les plaisanteries d'un bon vieillard, dont la franche gaieté devint communicative, et nous arracha à l'état de stupeur où nous étions tous plongés. II, «'établit peu à peu une conversation qui nous donna lieu réciproquement de tâter le terrain. Nous sûme& bientôt à quoi nous en tenir;
sans se confier rien, on se devina. Nous portions tous la même livrée ; nous le reconnûmes surtout. par la gêne qui s^établit dans la voiture à Tarrivée d'un nouveau venu sentant le jacobin d'une lieue, et que nous rencontrâmes à quelques postes de Lyon.
Les diligences d'alors, très-diflférentes de celles d'à présent, n'étaient ni promptes ni commodes; on faisait de très-petites journées, on mangeait très-régulièrement deux fois par jour, sans compter le déjeuner : c'était le bon temps des aubergistes. La perfectibilité ne s'était point encore mise en toutes choses, et Ton ignorait l'art de se passer de dîner pour mieux fêter le souper au gîte, au bout de douze ou quinze heures de route. Il existait une telle régularité, qu'à midi la voix de l'hôte vous criait avec une obligeance impérative : (( La soupe est servie. » A huit heures du soir, égal empressement. Tout l'attelage, bétes et gens étaient admirables d'exactitude. A moins qu'un rare accident ne troublât leur marche prudente, ils arrivaient à la minute, et très-rarement aussi un voyageur, même sans appétit, osait résister à cette pressante invitation : La soupe est servie.
C'est ainsi qu'à la première dînée, nous fûmes reçus par l'aubergiste, muni d'un argument irrésistible, je veux dire la soupière; il la posa lui-même sur la table, en nous répétant la phrase d'usage. A peine le premier entrain passé, nous nous aperçûmes qu'il manquait un voyageur : c'était un jeune homme de fort bon air, à figure fraîche et d'une tournure distinguée. Est- il souffrant, malade? On ne le trouva point. La voiture