CHAPITRE DIX-HUITIÈME
le rejoignit sur la route, oîi il marchait à grands pas. Le soir il soupa bien, et nous fûmes rassurés sur Tétat de sa santé. Le lendemain, à dîner, même disparition; et chacun pensa peut-être, ainsi que moi, qu'il allait manger sans doute un morceau de pain sec au bord d'un clair ruisseau; qui sait même s'il était clair? pauvre jeune homme ! car cela n'est bon que dans les romans! a Permettez, dit alors notre digne vieillard, en se levant de la place qu'il occupait déjà, et tenant à la main son chapeau, d'un air presque respectueux; permettez que je vous fasse une observation : Nous avons sans doute parmi nous un infortuné; m'autorisez-vous à l'inviter, au nom de la société, heureuse de le revoir au milieu d'elle, à venir partager un dîner qu'elle ne saurait trouver bon s'il en est privé? » Il parlait d'une voix pleine d'onction et de prière. Notre consentement n'attendit pas sa dernière parole. Il nous quitta aussitôt, chercha vainement, et sans l'avoir trouvé. Il est en avant, dit le conducteur; nous le rejoindrons.
Nous nous séparions le lendemain, Babet et moi, du reste des voyageurs, et deux messieurs qui prenaient la route de l'Auvergne, ainsi que notre jeune homme, nous promirent de ne plus le laisser s'échapper ainsi. Il remonta dans la diligence. Je n'avais pas eu faim à dîner, mais j'avais fait des provisions ; j'en offris à tout le monde, en riant de mon caprice : on me refusa, et même celui qui n'avait pas dîné n'accepta rien. Nous arrivâmes le soir à Roanne ; il soupa de bon appétit, et je me séparai presque triste de tous ces voyageurs, pour
35o UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
n'en revoir jamais un seul, mais satisfaite de savoir que ce Jeune homme dînerait le lendemain.
J'avais pris une voiture particulière pour me rendre aux ÉcheroUes. Au point du jour, et déjà prête à y monter, je vis entrer chez moi la maîtresse de l'auberge. « Vous aviez hier parmi vous, madame, un être qui est bien malheureux, et je viens solliciter quelques secours pour lui. — Ce pauvre jeune homme! je m'en doutais, il ne dînait pas ! — Ce n'est point un jeune homme, madame, c'est un vieillard. — Quoi! ce brave homme qui s'est douté le premier de la misère de l'autre ! Mais il était si gai 1 — C'est un prêtre, reprit l'hôtesse ; forcé de quitter Lyon , il ne sait oîi aller ; il n'a rien, rien. Dans cette profonde détresse, il s'est ouvert à moi hier soir ; il ne sait où se réfugier , et n'a aucun moyen de pousser plus loin sa route. Je vais m'occuper de lui trouver un asile sûr, oîi il puisse attendre un meilleur temps. Déjà j'ai reçu quelque chose des étrangers venus avec vous; ils m'ont paru bons. » Ah ! pensai-je, il comprenait la misère d'autrui par la sienne, et celui que nous croyions le plus à plaindre n'était pas le plus infortuné.
Le jour suivant, j'arrivai aux EcheroUes. A peine en avais-je louché le seuil et dit bonjour à ma bonne, que le maire me fit avertir secrètement d'en repartir au plus vite, parce que mon nom étant sur la liste des émigrés, j'étais comprise dans la loi qui n'admettait aucune exception. Il me suppliait de lui épargner la douleur de le forcer à la mettre en exécution et de me faire transporter, de brigade en brigade, hors du terri-