‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 177 sur 241 · CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 35l · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 35l

toire de la république. O mon père ! pourquoi ai-je dû vous quitter! Je dis encore une fois adieu à ma fidèle bonne; et laissant Babet aux EcheroUes, j'en repartis seule, dans la nuit même, en patache, conduite par le jardinier Vernière; et je quittai pour toujours le toit paternel.

Je me rendis à Lurcy, chez madame Grimauld. Je croyais pouvoir le faire sans danger pour elle comme pour moi, parce que cette terre était dans un autre département que les EcheroUes, et qu'on m^ avait vue souvent. Son accueil fut toujours le même, amical et bienveillant; Joséphine me reçut comme une sœur chérie; mais M. Grimauld ne parut pas satisfait de ma présence. Je ne pouvais guère lui en vouloir : j'étais un être suspect ; et bien que je n'eusse jamais respiré que l'air de France, le fait d'avoir mon nom inscrit sur la liste des émigrés rendait ma personne fort gênante, et pouvait, malgré mes jeunes années, compromettre ceux qui me recevaient chez eux. J'avais l'importance d'un proscrit, et comme une petite tournure de pestiférée qui faisait me fuir, ainsi qu'au lazaret de Livourne on s'éloigne du Brutto, de peur que son soufHe ou le plus léger contact de ses vêtements ne communiquent la contagion à ceux qui le rencontrent.

Il faut dire la vérité : le temps était chanceux ; la Terreur brûlait de reparaître. Ses adhérents, revenus au pouvoir, se relevaient menaçants. Il circulait des bruits alarmants; un projet de loi portait l'effroi dans les esprits les plus fermes : il s'agissait de la déportation de tous les parents d'émigrés. Ce projet, devenu loi,

eût donné une latitude immense à nos persécuteurs. Cette loi était la Terreur elle-même, et chacun, ainsi que moi, se voyait déjà, dans sa pensée, traversant la France de brigade en brigade, pour aller porter sa misère au delà des mers peut-être! On n^expliquait point encore si Ton pourrait choisir le lieu de son exil. J'avoue que, malgré le calme que Je devais à tant de pertes déjà subies et qui me laissaient peu à redouter de l'avenir, j'aurais trouvé fort dur d'être déportée en Amérique au lieu d'aller rejoindre mon père en Suisse. Celte loi, lancée au milieu de nous comme un épouvantail, ne passa point; on en fut quitte pour la peur et pour les innombrables conjectures oîi chacun s^était perdu.

Comprenant très-bien les craintes que j'inspirais, j'annonçai sur-le-champ mon intention de me rendre chez mademoiselle Melon. Je lui écrivis aussitôt pour lui en demander la permission et la prier de m'envoyer des chevaux. Je pouvais rester quelques jours à Lurcy sans risques pour personne, sa situation écartée des grandes routes m'y mettant à l'abri de toute recherche inquiétante. Je suis même certaine que si ma respectable amie eût été seule, jamais elle n'eût consenti à mon départ. M. Grimauld, satisfait de ne point avoir à redouter un séjour de longue durée, consentit de très-bonne grâce à ma présence chez lui ; et peu après il partit pour Nevers, oti il voulait voir une maison, et près de là une petite habitation qu'il avait Tintention de troquer contre Lurcy. Cette habitation, que j'ai vue depuis, n'était qu'une jolie maison au milieu

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