CHAPITRE TROISIÈME
me refuser à en laisser échapper un doux reflet sur ces tristes pages.
Je ne sais plus dans quel village du département, un paysan fut trouvé, au milieu dt la nuit, près de son curé que Ton venait d'assassiner. Le curé n^eut que le temps de porter vers lui sa main débile, et expira en le nommant. Il y avait un arrêt de mort dans cette parole unique. Cet homme tenait encore un couteau ensanglanté; ses habits étaient souillés de sang; citait la nuit ; le curé Pavait nommé : que de présomptions contre lui! On l'arrête, on l'interroge : il est venu au secours de son maître, il a lutté avec son meurtrier. Il affirme qu'il est innocent.
Tous ceux qui le connaissent le plaignent et croient à son innocence. Il avait jusque-là vécu en honnête homme. Mais les circonstances Paccusent, il persévère inutilement àj)rotester qu'il n'est pas coupable. Fortement prévenue en sa faveur par tout ce que Ton rapporte de sa moralité, la justice n'ose le condamner à mort, mais elle ne peut l'acquitter : ne sait-on pas qu'elle porte un bandeau ? Il est condamné aux fers et à vingt ans de cachot. Vingt ans! cet infortuné eût préféré mourir; père d'une nombreuse famille, non -seulement Tinfamie était son partage, elle était aussi Théritage qu'il laissait à ses enfants. Il languissait dans la douleur et le désespoir, attaqué d'une violente maladie qui l'avait préservé jusqu'alors du cachot où il devait mourir pendant vingt ans, et il eût succombé à ses souffrances sans les soins et l'humanité du geôlier, sans les consolations de l'abbé Papon, et si une bonne nourriture
3o UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
qu^il recevait de la table de mon père n^eût ranimé ses forces.
Un jour (quel jour ! je ne Toublieraî de ma vie) il est rendu à l'honneur, à ses enfants ; il vivra, il peut vivre : son innocence est reconnue ! Un bonheur aussi grand, aussi inespéré, est presque au-dessus de ses forces. Le tribunal de Riom venait de condamner à mort un homme coupable de plusieurs crimes. Celui-ci, se voyant sur le point d'être exécuté, déclara qu'avant de périr il voulait du moins faire un heureux; qu'il se trouvait dans les prisons de Moulins un innocent condamné à sa place, et qui était en effet accouru pour défendre son maître au moment où il venait de l'assassiner. Comment peindre la félicité qui s'empara de nous? Le cœur seul peut le comprendre. Cet honnête homme, qui avait failli succomber à l'émotion d'un bonheur inattendu, fut bientôt guéri , et partit chargé de dons et de bénédictions.
La prison renfermait encore beaucoup de paysans condamnés à quelques mois d'incarcération pour avoir insulté leur maire et jeté son banc hors de Péglise. « Dam! disait un jeune et joli paysan, ils avont brûlé le banc de not' bon seigneur, puis ils voulont en avoir un eux-mêmes ! Je n'avons pas voulu que la mairesse se quarre dans l'église comme une dame, elle peut faire comme nous. »
Je ne sais plus dans quelle ville voisine de la nôtre, un honnête paysan fut condamné, pour un délit du même genre, à plusieurs heures de pilori. Le pauvre homme était au désespoir de rester exposé aux regards