CHAPITRE TROISIÈME. 3l
de la populace comme un vil criminel. Des jeunes gens bienveillants apprennent et partagent sa douleur. A peine Ponl-ils vu paraître au pilori, que Thorloge obéissante sonne midi, heure qui terminait le temps de son exposition. La justice d^alors ferma les yeux sur cette innocente supercherie, et Thomme fut emmené.
Le jour du jugement de mon père approchait, et en même temps les craintes les plus poignantes : nous doutions que la justice y présidât. Les nouvelles étaient fort alarmantes ; Tagitation des esprits générale ; la France, chargée dbrages, portait dans son sein des hommes pleins de crimes, impatients de les répandre. On marchait sur un volcan : Pair même semblait rempli de mille bruits inconnus, précurseurs des tempêtes; nos journées étaient inquiètes, nos nuits sans somme!]. Le tribunal comptait parmi ses membres plusieurs ennemis de mon père, et des gens officieux comme il s'en trouve partout lui avaient fait dire qu'il y aurait plusieurs voix pour la mort. C'est ainsi que s'écoula le second mois de sa détention.
C'était dans les premiers jours d'août; fatigués de nos réflexions , nous regardions coucher le soleil ou plutôt décroître la lumière. La soirée était avancée et déjà un peu sombre, lorsque nous vîmes entrer le geôlier, un papier à la main. Il chancelait, il pleurait, et ne pouvant ni parler, ni se soutenir, il s'assit. Apportait-il la mort? « Qu'y a-t-il, monsieur Bruxelle? Quel est ce papier? demanda mon père. — Vous êtes libre, monsieur, dit enfin ce brave homme en élevant la voix et pouvant à peine s'exprimer au milieu de ses joyeuses larmes ; vous
êtes libre I » Mon père le serra dans ses bras. Ses premières paroles, après avoir remercié Dieu, furent l'expression de la reconnaissance qu^il devait à ses soins généreux. Puis, ayant pris congé de ses compagnons d^infortune, il quitta la prison et retourna chti|,Jt|H. Quel doux et triste souvenir que ce retour presque^'fctandestin dans la maison paternelle ! Le lendemain, à peine sa délivrance fut-elle connue, que tout le monde vint le voir et le féliciter.
Nous dûmes le bonheur de ce triomphe à M. Conny de la Faie (i), président du tribunal, homme d'un mérite rare, d'une probité reconnue, digne en tout de la place qu'il occupait, et jouissant de Testime générale. Cet intègre magistrat éleva sans crainte sa voix éloquente en faveur de Pinnocente victime déjà désignée pour le sacrifice. Il sut toucher les cœurs et convaincre les esprits. Un orage violent vint à éclater dans cet instant solennel ; il prend aussitôt le ciel en témoignage de son amour pour la justice et de son zèle à défendre ses droits , fait retentir la foudre vengeresse dans des cœurs prêts à la trahir, arrache à ces cœurs faibles ou pervers la vie et la liberté de celui dont ils tramaient la perte... Mon père fut absous... M. de la Faie sauva l'innocence ; nos cœurs lui vouèrent une reconnaissance éternelle que Dieu seul peut acquitter (2).
(i ) C'est le pcre du vicomte de Conny, si connu par son opinion politique, dévoué sans partage à Charles X et a sa malheureuse famille. 11 a hérité des vertus de son père; c'est une belle illustration que celle-là.
(2) Je ne dois pas omettre le nom de M. de la Ganguycre, qui,