‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 182 sur 241 · CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 36l · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 36l

San zélé du système du gouvernement 'i). On ignorait jusqu^à quel point la confiance en lui pouvait aller; il fut donc décidé qu'on dirait la messe de très-grand matin. A peine était-elle commencée que nous entendîmes , dès quatre heures, notre homme se promener à grands pas dans le salon. Mon cousin aussitôt s'approche doucement du prêtre, a Monsieur Tabbé, lui dit-il à voix basse, on vous entend; plus bas, plus bas. » M. Tabbé étant sourd, il n^en tint aucun compte, et continua comme un sourd. L^étranger continua aussi sa promenade , n'entendit rien ou ne voulut rien entendre, et s'éloigna sans toucher à cette porte qu'il eût pu si facilement ouvrir. Oh! j'aurais beaucoup à dire sur ces journées si fertiles en émotions î Au milieu de nos alarmes , il y avait parfois des détails trèsamusants.

Un jour que, pour distraire notre pauvre sourd, nous faisions une partie de reversis , mademoiselle de Lespinasse, une cousine qui demeurait chez elle, et moi , une servante affidée accourt pour nous avertir qu'une dame du voisinage arrive à pied d'un côté par lequel d'ordinaire on ne vient point; qu'elle est sur ses pas. « La curieuse, dit ma cousine, elle veut nous surprendre; vite, vite, monsieur l'abbé, levez- vous. — •Hein? qu'y a-t-il? — Paix donc, partez doucement, et vite. — Ah ! je comprends , reprit-il de sa grosse

(i) Le général de Lespinasse, qui entre autres campagnes commandait Tartillerie au siège de Toulon, ayant Bonaparte sous ses ordres. Il devint sénateur et ministre de l'intérieur sous l'Empire.

voix , il vient quelqu'un » ; et reculant sa chaise avec grand bruit, marchant de même, il eut à peine le temps de sortir avec fracas par une porte, que l'autre s'ouvrait. « Cachons vite ce panier de fiches, continuons, on ne remarquera pas les quatre couleurs w , et nous levant à Feutrée de la dame , nous eûmes soin de renverser les paniers et de mêler les cartes, qui furent emportées bien vite pour faire place aux rafraîchissements d'usage.

On conçoit que de pareilles surprises arrivaient journellement. Parfois des visites qui demandaient à dîner forçaient nos gens à rester dans leur chambre, sans pouvoir se remuer, car leurs appartements étaient censés inhabités. Nous leur portions nous-mêmes à dîner; il fallait mille ruses pour éviter les nouveaux venus; le sans gêne de la campagne nous exposait à les rencontrer à tous moments. Nos reclus, qui jouissaient d'une liberté d'autant plus chère que longtemps ils en avaient été privés , murmuraient de cette courte détention , et brûlaient du désir d'aller au fond du bois respirer et se mouvoir sans contrainte. Aussitôt l'affaire était entreprise; le maître de la maison faisait une partie, la cousine de Lespinasse entretenait le reste; momentanément on fermait une porte, et les chemins libres, nos prisonniers gagnaient le bois, s'y enfonçaient, et restaient dans un fourré jusqu'au signal qui leur annonçait le départ des fâcheux. Leurs voitures éloignées , j'allais donc renfermer ma petite chienne dans ma chambre, puis je courais l'appeler à grands cris dans le bois; à ma voix retentissante, nos bons

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