‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 184 sur 241 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Amitié de madame de Bèze qui me rend heureuse. — Mort de madame Grimauld. — Genre de vie d'alors. — Affection de mademoiselle Melon pour moi. — Intrigues des gens que cette affection inquiète. — Mélancolie qui en résulte. — Je suis forcée de la quitter. — Je vais chez Joséphine Grimauld , à Nevers. — Je la trouve souffrante. — Elle meurt peu de temps après. — Je gagne le Battouée. — Loi des otages. — I^ situation devient meilleure. — Je vois mon frère cadet — Ma demande de rentrer à Moulins est accueillie.

En quittant le Battouée, je trouvai chez M. de Chaligny (i) le même cœur. Tous mes parents semblaient lutter de bienveillance et de générosité pour me dédommager par leur amitié tendre et active de toutes les privations auxquelles j'étais soumise. Je n'oublierai jamais avec quelle délicatesse madame de Bèze, sa fille, soulevant le voile qui cachait mes souffrances intimes, s'aperçut de mon dénûment, et partagea ce qu'elle avait alors avec sa pauvre amie. Elle eut pour moi Taffection d'une sœur. C'est faire comprendre en un seul mot de combien de soins je fus l'objet; c'est dire leur constance et le bonheur qu'elle sut répandre sur les journées que je passai près d'elle, dans cette petite habitation de Mont (2), où son père se retira avec elle, et

(i) J'ai parlé plus haut de M. de Chaligny, mon cousin, et neveu de mademoiselle Melon. Il avait été incarcéré avec sa fille et son fils cadet. L*aîné avait émigré.

(2) La terre de Mont est située près de Moulins-Engilbert, dans

Frédéric , son fils cadet , après la Terreur , lorsque les prisons s'étant ouvertes pour eux, il leur fut permis d'y revenir respirer Tair pur de leurs montagnes. Ils en trouvèrent les murs entièrement dépouillés , et une si parfaite absence de meubles, qu'une huche retournée leur servit à la fois de table et de chaise pour y prendre leur premier repas. C'était Tunique objet dédaigné par la rapacité des spoliateurs,

La manière dont je fus accueillie dans cette excellente famille est gravée dans mon cœur en traits ineffaçables, et je me plais à revenir sur ces temps oîi ma misère me rendit si riche en amis dévoués, en amis dont la générosité était telle, que j'aurais pu y rester toujours , sans qu'ils m'eussent jamais fait sentir que ma présence leur était importune.

Il y avait alors dans les relations qui se reformèrent entre les familles nobles, un charme que le retour de la fortune leur fit perdre plus tard. En retrouvant leur position d'autrefois, beaucoup d'entre elles se dépouillèrent peu à peu de ces vertus fortes et douces , nées de la conformité de leurs souffrances, accrues par de pareilles épreuves , dans un séjour où les mêmes privations les avaient rendues véritablement égales.

Portant hier des fers, libre aujourd'hui, chacun sentait également le besoin de partager encore avec ses

vue. L'accueil gracieux des maîtres de Mont ne me permet point d'en perdre le souvenir.

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