‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 185 sur 241 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME. SÔQ · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME. SÔQ

compagnons d'infortune cette nouvelle égalité de sensations agréables, et de jouir de ces bons jours avec ceux qui connurent les mauvais. Les maisons étaient dévastées, mais on n'était pas difficile; le bonheur de se retrouver chez soi empêchait de s'apercevoir de tout ce qui y manquait. Ce bonheur rendait communicatif : on allait se voir , se féliciter. Jamais on n'était inquiet pour loger son monde ; si la société était trop grande pour la place, les jeunes gens couchaient sur la paille, les dames s'arrangeaient comme elles pouvaient; on riait de bon cœur de tous ces petits incidents, et le lendemain vous retrouvait contents comme la veille. Les plus simples mets couvraient la table , le plaisir de la liberté assaisonnait tout au mieux; trop joyeux du présent pour bien envisager l'avenir , on mettait bien vite en commun tous ses plaisirs pour en doubler le prix.

Lorsque cette douce ivresse fut calmée, qu'à force de temps, d'économie et de sollicitations, les fortunes se rétablirent, cette cordialité disparut. L'inégalité des titres et des richesses en mit dans les relations. L'éveil une fois donné aux orgueilleuses prétentions du rang et de la fortune , le joyeux sans façon qui faisait vivre si heureusement s'évanouit. L'égoïsme et Tambition, trouvant carrière, travaillèrent les esprits. Tout tendit à s'élever, et l'on ne s'aima plus. Ainsi finit cet heureux temps, nouvel âge d'or, entre deux siècles de fer.

Telle fut la couleur de cette rapide époque , où les passions, lasses de tant de combats, s'étaient assoupies. Mais elles dormirent peu. Bientôt éveillées, elles reparurent sous d'autres formes, arborant de nouvelles ban-

nières, passant par toutes les nuances, pour garderie pouvoir ou pour y atteindre. Mes parents n'en changèrent pas : la loyauté est inaltérable.

Vers ce temps, j'eus le malheur de perdre madame Grimauld. Elle mourut au moment oti elle allait quitter la terre de Lurcy pour se rendre à Nevers. J'obtins la permission d'aller pleurer, avec Joséphine , sa mère et la mienne. Je passai près d'elle le peu de temps qu'elle resta encore à Lurcy, et je revins tristement à l'Ombre.

Après avoir vécu au milieu d'amis si tendres, la vie m'y parut amère; c'était le dénûment complet de Texil. Rien pour l'âme, rien pour le cœur, pas une conversation qui pût nourrir l'esprit; une existence tout animale, des divisions, des intérêts qui s*entre-choquaient, des partis attentifs à se nuire, des calomnies réciproques : tel était le tableau qu'offrait la maison de ma tante. Un domestique nombreux, qui voyait rarement sa maîtresse, était peu fait à la respecter. Mademoiselle Melon, ne quittant presque plus sa chambre , ignorait les révolutions qui troublaient la paix de son empire; ne voyant que par les yeux de Babet, sa femme de chambre, et faisant donner ses ordres par elle, ils n'étaient pas toujours justes et trouvaient de la résistance. Cette femme de chambre se rendait redoutable à tous; et si tous la craignaient, tous aussi s'unissaient pour lui vouer une haine parfaite. J'ignorai longtemps rétendue de son pouvoir, ou plutôt l'emploi qu'elle en faisait, me tenant éloignée des intrigues par un sentiment secret qui m'inspirait la crainte de les connaître.

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